La rue Saint-Jean, vers 1885
La rue Saint-Jean, vers 1885

La face sombre du quartier Saint-Jean-Baptiste

Matthieu Dessureault
La vie des habitants de Saint-Jean-Baptiste n'a pas été qu'un long fleuve tranquille, rappelle le professeur en histoire Donald Fyson
Ce contenu est produit par l'Université Laval.

Si les bâtiments du faubourg Saint-Jean-Baptiste pouvaient parler, ils en auraient long à raconter. Émeutes, meurtres, vols, désordre public, maisons closes: les 18e, 19e et 20e siècles fourmillent d'histoires assez sombres.

«En marchant dans le quartier, on oublie que l'ambiance des rues a déjà été beaucoup plus grouillante et la vie, très difficile. Nous sommes loin de l'image de la ville patrimoniale et jolie que l'on voyait dans les aquarelles de James Cockburn, un peintre qui a illustré des scènes pittoresques de Québec, ou encore des cartes postales de l'époque», dit Donald Fyson, professeur au Département des sciences historiques de l'Université Laval.

Le 8 mai, ce spécialiste de l'histoire sociale donnera une conférence virtuelle sur la criminalité et la répression dans le faubourg de 1760 à 1914. Il signe aussi un article sur le sujet dans le prochain numéro de la revue Québecensia, qui sortira le 17 mai. Le tout est une initiative de la Société historique de Québec, qui organise le Printemps Saint-Jean-Baptiste, un événement visant à mettre en valeur l'histoire et le patrimoine du quartier.

Saint-Jean-Baptiste est l'un des plus anciens quartiers de Québec. Particulièrement au 19e siècle, ce secteur de la ville jouissait d'une réputation peu enviable. Les journaux de l'époque regorgent d'articles qui racontent des histoires de violence et de petits crimes. En 1896, l'historien Henri-Raymond Casgrain décrivait la partie sud du quartier, entre la rue Saint-Jean et la Grande-Allée, comme ayant été un repaire de soldats et de marins où régnaient le désordre et l'ivrognerie un demi-siècle plus tôt.

Donald Fyson tient à le préciser: bien que les problèmes sociaux y étaient nombreux, Saint-Jean-Baptiste n'était pas plus criminalisé ou violent qu'un autre faubourg. «Le meilleur indice de la violence d'un quartier est le taux d'homicides, le crime le plus rapporté aux autorités en milieu urbain. À cet effet, Saint-Jean-Baptiste ne se distingue pas des autres quartiers. Par contre, ce n'était pas du tout un quartier paisible, sous la coupe du curé de la paroisse. Comme tout milieu ouvrier d'une ville préindustrielle, on y trouvait une pauvreté qui engendrait la violence, le vol, le vagabondage, l'ivresse. Le fait qu'il y ait eu deux postes de police implantés dans le quartier est l'exemple parfait du rapport étroit de la population avec les autorités et le droit.»

Chef de police de Québec de 1858 à 1870, Jean-Baptiste Bureau habitait sur la rue Saint-Olivier.

Lui-même résident de Saint-Jean-Baptiste depuis 1996, Donald Fyson se plaît à remonter le temps pour découvrir des faits méconnus. «En lisant Aubert de Gaspé, j'ai appris que l'exécution de Charles Nichau Noite, un jeune autochtone condamné pour meurtre en 1784, s'est déroulée en face du café Au bonnet d'âne, où je mangeais souvent avec mes enfants. Un peu partout, des lieux rappellent des crimes et des événements violents.»

Comme autre exemple, il raconte cet événement survenu quelques mètres plus loin, sur le site de l'actuel Passage Olympia, en 1884. À cet endroit se trouvait une église presbytérienne francophone. Charles Chiniquy, prêtre catholique devenu presbytérien, était de passage pour donner un discours. À l'époque, l'antiprotestantisme comptait de nombreux adeptes. Une émeute violente a éclaté pour protester contre la venue de cet ancien apôtre du mouvement anti-alcool. Des pierres ont été lancées sur l'église, cassant des vitraux, et sur sa voiture, le forçant à se sauver. Les policiers, pourtant nombreux sur place, ne sont pas intervenus et n'ont procédé à aucune arrestation. Leur réaction a été critiquée par des journalistes, mais plébiscitée par d'autres, qui considéraient que c'était une punition méritée.

L'ironie a voulu que ce soit une succursale de la Société des alcools du Québec qui établisse ses pénates à proximité du site, bien des années plus tard. De quoi faire retourner Chiniquy dans sa tombe!

En 1906, le recorder Elzéar-Antoine Déry ordonne l'expulsion de plusieurs jeunes hommes de sa salle d'audience. Ceux-ci sont soupçonnés de vouloir satisfaire leurs fantasmes en assistant aux procès de tenancières de maisons closes.

Le red light de Québec

Saint-Jean-Baptiste comptait un lot important de maisons closes. Au tournant du 19e siècle, alors que le faubourg ne comptait que 15 à 20% de la population de la ville, 60% des prostituées répertoriées par le curé de Québec habitaient le quartier. Les autorités, incapables d'enrayer le phénomène, ont soumis les maisons closes à des règles strictes. Entre autres, ces établissements devaient ne pas s'établir à proximité d'églises ou d'écoles et se munir de stores fermés.

«L'importance du quartier pour la prostitution était étonnante, admet Donald Fyson. Québec étant une ville qui attirait plus de 20 000 marins chaque saison, on aurait pu s'attendre à ce que les maisons closes se concentrent près du port, mais ce n'est pas le cas. Saint-Jean-Baptiste fut le point chaud de la prostitution dès 1850. En haut de ce qui est aujourd'hui la côte Badelard, la plupart des habitations sur ce tronçon de rue ont abrité une maison close à un moment ou un autre.»

Voilà le genre d'anecdotes qui seront racontées lors de sa conférence. L'historien espère ainsi offrir un autre regard sur le quartier. «L'objectif de ma conférence est d'offrir un survol chiffré pour comprendre l'ampleur du phénomène de la criminalité, mais aussi raconter ces histoires qui sont derrière les statistiques. L'histoire publique se concentre souvent sur les grands crimes et les cas renommés, mais la plupart des personnes criminalisées étaient des hommes et des femmes, très pauvres pour la plupart, dont la vie difficile a été tout sauf exceptionnelle.»