Dans les circonstances, Julien Gauthier est chanceux de s’en sortir avec une commotion cérébrale et un visage tuméfié.

Qui peut stopper cette violence?

CHRONIQUE / J’ai toujours aimé le hockey senior.

Adolescent, je ne manquais pas un match des Jets à Louiseville le vendredi soir. Je suivais Denis Paul de la première à la dernière seconde lorsqu’il était sur la glace, ébloui par sa façon de dominer ses rivaux. La vitesse de David Clément, les coups d’épaule de Luc Carbonneau, la capacité de Richard Fafard de compléter les jeux offensifs de ses coéquipiers tout en servant de protecteur, et cette animosité entre petites villes étaient très stimulantes, tout ça me plaisait énormément.

À mon retour de mes études à Jonquière, j’ai à mon tour joué à ce niveau. Je me souviens d’un but gagnant top net en fusillade dans un aréna rempli face à La Tuque, quel feeling! Puis je suis passé de l’autre côté, derrière le banc, pour deux saisons. Une autre belle expérience. La ligue était moins forte à l’époque qu’aujourd’hui, c’était essentiellement des joueurs locaux. Mais la recette était semblable: une couple de combats pour attirer les foules, et une majorité de gars qui jouent pour la fierté et le goût de compétitionner.

J’ai pris la décision d’arrêter à la fin de 2006, au beau milieu d’un samedi soir. Notre équipe rendait visite à Saint-Marc-les-Carrières. On avait un dur dans l’alignement, l’équipe locale en avait quatre. Sacrilège! Nos hôtes n’étaient pas satisfaits, ils ont provoqué une bagarre générale. Les partisans non plus n’étaient pas contents : cinq-six ont tenté de venir s’en prendre au personnel d’entraîneurs pendant la générale. Heureusement, la baie vitrée n’a pas cédé, et il y a eu escarmouche un peu plus loin dans les estrades, ce qui a attiré ces gens-là.

Ma blonde, enceinte de ma grande Justine, était dans les gradins. La conversation a été assez courte au retour à la maison. Qu’est-ce qui serait arrivé si la baie vitrée avait cédé? Pour me défendre, aurais-je pris un bâton d’un des joueurs? Et si la bagarre dans les estrades avait éclaté dans la rangée où ma blonde était positionnée? Il était temps de sortir de cet univers-là. Je m’étais engagé, j’ai fini la saison. Puis j’ai annoncé à mon président que la route allait se poursuivre sans moi.

Le fruit est mûr

Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que le fruit semble mûr maintenant pour se questionner sur la pertinence de ces ligues où les bagarres et le jeu violent sont en vedette. Les mœurs changent à tous les niveaux dans la société. Ce qui était acceptable il y a 30 ans est soudainement questionnable.

Louis-Étienne Leblanc

La Ligue nord-américaine a fait un virage il y a quelques années. Plus de vitesse, moins de combats et de débordements. Les foules ont baissé. Certains marchés survivent quand même, mais d’autres ont été abandonnés. À Trois-Rivières, les fans purs et durs se sont déplacés vers la Ligue senior AAA aux alentours. Tant pis si le calibre de jeu est inférieur. Au moins, ça «se pogne»!

Le danger de ces ligues, ce sont les débordements. Il y en a chaque année. Ces joueurs engagés pour jeter les gants et exciter la foule ne boivent pas tous uniquement du Gatorade avant de sauter sur la glace. Avec l’adrénaline, la peur aussi, le verre finit toujours par déborder. Non, on ne peut pas parler de gestes isolés. Il faut parler de tendance lourde. Un geste fait la manchette 2-3 jours, il y a parfois des accusations au criminel ou au civil, puis tout le monde fait comme si rien ne s’était passé. On continue de se taper sur la tête le vendredi soir pour attirer une couple de centaines de personnes à l’aréna du coin. En attendant le prochain épisode.

La mise en marché des clubs est d’ailleurs directement reliée à la violence, sur les médias sociaux et même dans les médias traditionnels. La semaine dernière, dans une entrevue au 106,9 FM, le directeur-gérant de Cap-de-la-Madeleine vendait son match en évoquant le retour au jeu de l’un de ses goons! Ne lui jetez pas la pierre, ça lui a peut-être amené une centaine de personnes de plus ce soir-là…

Il ne faut donc pas compter sur les gens en place pour saboter la formule et se faire hara-kiri. Ni sur les fans, qui ont eu ce qu’il voulait ce soir-là à La Tuque. Attendez-vous à voir encore plus de gens dans les gradins lorsque les deux équipes se referont face. Le concept de vengeance, c’est vendeur!

Qui peut intervenir?

Ça ne veut pas dire que comme société, il faut continuer à tolérer ce spectacle. Faut-il attendre un mort avant de voir quelqu’un s’interposer? Julien Gauthier, attaqué par Robby Petitquay il y a quelques jours, est chanceux de s’en tirer avec une commotion cérébrale et un visage tuméfié. Petitquay est une brute de plus de 200 livres. Il s’était pris un élan. Il aurait pu le tuer.

Quand la scène de la bagarre initiée par Jonathan Roy a fait le tour du pays il y a quelques années, le gouvernement provincial en place avait exigé des changements à la LHJMQ. Or c’est le genre de scène que l’on voit tous les mois au hockey senior! Il me semble qu’il y a matière à réflexion pour le gouvernement actuel.

Même raisonnement pour les villes qui abritent ces équipes de mercenaires. Pas sûr que La Tuque est heureuse depuis quelques jours de la publicité associée à son club de hockey. Les villes sont bien souvent partenaires de leur équipe senior. À tout le moins, ce sont elles qui leur accordent le temps de glace. D’une façon ou d’une autre, elle cautionne ce qui se passe dans leur aréna.

Et puis, il y a les commanditaires. Plusieurs sont très généreux. Certains ont même leur logo sur les maillots. Est-ce vraiment bon pour la business en 2019 d’être associé à un circuit que certains de mes amis surnomment la «ligue du Viêt-Nam»? Quand l’un d’eux en aura assez, le hockey senior, le dernier qui résiste, devra s’ajuster. Espérons seulement que ça va se produire avant un décès.