Willie O’Ree dans l'uniforme des Bruins de Boston, en 1960.

L’odyssée de Willie O’Ree, premier noir dans la LNH

Ça s’est passé il y a près de 60 ans, mais Willie O’Ree n’a rien oublié de cette soirée du 18 janvier 1958. Rappelé par les Bruins de Boston, l’attaquant des As de Québec sautait sur la patinoire du Forum de Montréal pour affronter le Canadien et devenir le premier Noir à jouer dans la Ligue nationale de hockey.

«C’était merveilleux de jouer dans la LNH, au Forum en plus, mais je vais être honnête avec toi : à ce moment-là, je ne savais pas du tout que j’étais le premier Noir dans la LNH. Je l’ai appris dans le journal le lendemain», confie Willie O’Ree, en entrevue téléphonique avec Le Soleil depuis son domicile de La Mesa, en Californie. Car même si ses parents et ses amis s’étaient déplacés de Fredericton pour assister au match, il n’a pas vraiment eu le temps de jaser avec eux après la partie. «On prenait le train pour Boston, où on jouait un autre match le dimanche soir», se souvient-il. 

Rétrogradé à Québec après ces deux parties, O’Ree allait jouer 43 autres matchs dans la LNH, tous avec les Bruins. Aujourd’hui âgé de 82 ans, il n’a que de bons mots pour ses coéquipiers d’alors, son entraîneur Milt Schmidt et son directeur général Lynn Patrick. «Les gars ont été excellents. Ils m’ont dit qu’ils me soutenaient et que j’étais comme n’importe quel autre joueur. Lynn Patrick m’a expliqué qu’il m’avait rappelé pour donner une étincelle à l’équipe et que je devais comprendre que je faisais partie de l’équipe.»

O’Ree n’a pas inscrit son nom sur la feuille de pointage lors de ce premier match historique. «Je n’ai pas eu de but, pas de passe, même pas une minute de pénalité. Mais laisse-moi te dire que c’était quelque chose de battre le Canadien 3 à 0 sur leur patinoire! De mon côté, j’ai simplement joué mon match.»

Il ne se rappelle pas avoir entendu de remarque raciste provenant de la foule pendant cette partie. «Les gens parlaient tous en français, alors je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’ils disaient de toute manière», rigole celui qui avoue avoir entendu durant sa carrière des commentaires racistes de la part d’adversaires et de spectateurs.

«Mais je n’ai jamais jeté les gants une seule fois à cause d’insultes racistes», ajoute fièrement O’Ree. «Mon grand frère m’avait toujours dit que les mots ne pourraient jamais me faire de mal et je savais que si je me battais à cause de ça, je passerais mon temps au banc des pénalités et je nuirais à mon équipe.»


« Mon grand frère m’avait toujours dit que les mots ne pourraient jamais me faire de mal et je savais que si je me battais à cause de ça, je passerais mon temps au banc des pénalités et je nuirais à mon équipe »
Willie O’Ree

C’est aussi contre le Canadien, le 1er janvier 1961, qu’il a finalement marqué son premier but dans la LNH. «Jacques Plante était blessé ce soir-là et Charlie Hodge était devant le filet du Canadien. Mon coéquipier Rudolph “Bronco“ Horvath me répétait toujours de garder la rondelle basse contre Hodge», raconte O’Ree. En troisième, Léo Boivin m’a fait une passe parfaite et je suis parti en échappée. Un défenseur m’a accroché à la taille, mais j’entendais toujours Bronco me dire :   “Bas! ” J’ai lancé bas et la rondelle a frappé l’intérieur du poteau avant d’entrer dans le filet. C’était 3 à 1 pour les Bruins, mais le Pocket Rocket [Henri Richard] a réduit l’écart, donc mon but a finalement été le but gagnant!»

Celui qui sera bientôt honoré par les Bruins pour les 60 ans de son premier match historique travaille aujourd’hui comme ambassadeur de la diversité pour la LNH. Il se réjouit de voir que de plus en plus de joueurs noirs évoluent dans le circuit Bettman.

Soixante ans après avoir brisé la barrière de couleur dans la Ligue nationale de hockey, Willie O’Ree est ambassadeur de la diversité de la LNH.

«J’ai rencontré plusieurs hockeyeurs noirs et souvent, ils me disent qu’ils ne peuvent imaginer tout ce que j’ai dû endurer pour me rendre dans la LNH. Ils me remercient d’avoir tracé le chemin. Ça signifie beaucoup pour moi, surtout de la part de gars qui gagnent des millions de dollars alors que moi, je n’ai jamais gagné plus de 9000 $ par année avec les Bruins.»

Deux rencontres avec Jackie Robinson

O’Ree a aussi rencontré, deux fois plutôt qu’une, un autre précurseur : Jackie Robinson, celui qui a brisé la barrière raciale dans le baseball majeur. «La première fois, c’était en 1949. J’avais 14 ans, je jouais au baseball durant l’été et on avait gagné le championnat. Notre récompense était un voyage à New York. J’avais rencontré M. Robinson quelques minutes après le match des Dodgers de Brooklyn et je lui avais dit que je jouais au baseball, mais aussi au hockey.»

Leurs destins se sont à nouveau croisés 12 ans plus tard, alors qu’il portait les couleurs des Blades de Los Angeles dans la Western Hockey League, un circuit professionnel mineur. «La National Association for the Avancement of Colored People [NAACP] organisait un dîner en son honneur à Los Angeles et j’avais été invité à y assister par l’organisation des Blades. Après que M. Robinson ait rencontré les médias, je suis allé le voir et je me suis présenté. Il a dit : “Willie O’Ree? N’es-tu pas celui que j’avais rencontré à Brooklyn?” Je suis resté là, bouche bée. C’était incroyable qu’il se souvienne de moi!»

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QUATRE SAISONS À QUÉBEC

Après s’être aligné durant une saison avec les Frontenacs de Québec au niveau junior, c’est aussi dans la capitale, dans l’uniforme des mythiques As de Québec, que Willie O’Ree a fait ses débuts chez les pros en 1956.

 «[Le directeur général] Punch Imlach m’avait invité au camp des As. Nous étions deux Noirs avec l’équipe cette année-là, moi et Stan Maxwell, un autre gars des Maritimes. La vie était vraiment agréable à Québec. Les gens m’appelaient Bill O’Ree.»

O’Ree et Maxwell habitaient ensemble dans Limoilou. «Nous étions en pension à la résidence de la famille Bégin, dont le père était boucher et nous apportait de superbes pièces de viande chaque soir.

«Sur la glace, on avait une bonne équipe avec des joueurs comme Orval Tessier, Joe Crozier et [le gardien] Al Millar. D’ailleurs, on avait gagné le Trophée Édimbourg cette année-là. Quant à Punch, il était un dg juste qui connaissait bien ses joueurs et était capable d’aller chercher le meilleur en eux. Lui et l’entraîneur Phil Watson m’avaient dit que j’avais le talent et les habiletés pour jouer dans la LNH.»

Rapide et talentueux

Ses anciens coéquipiers chez les As avouent eux aussi qu’ils n’ont pas été surpris de voir O’Ree atteindre la LNH. «Willie était un marchand de vitesse, il avait un coup de patin extraordinaire», se souvient Orval Tessier. 

«On avait beaucoup de plaisir avec lui et Maxwell, c’étaient de bons copains. Je me rappelle encore les matchs enlevants contre Chicoutimi et les frères [Stan et Louis] Smrke, mais nous avions tout gagné cette année-là», confirme celui qui a aussi remporté un championnat à la barre des Remparts de Québec, en plus de diriger les Black Hawks de Chicago dans la LNH.

L’ailier gauche Jean-Marie Cossette n’a pas non plus oublié son ex-coéquipier. «Il avait du caractère! Qu’il soit noir ne changeait absolument rien pour moi, c’était un coéquipier et il était réellement talentueux. Peut-être pas autant que P.K. Subban, mais quand même!» lance celui qui réside toujours à Québec.

«Quand on avait remporté le Trophée Édimbourg, chaque joueur avait eu un trophée à son nom. On avait battu les Regals de Brandon et ça faisait un petit velours parce que leur gardien de but, Lucien Dechene, était un gars de Québec.»

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SON GRAND SECRET

Durant sa carrière professionnelle, tous les coéquipiers et entraîneurs de Willie O’Ree ignoraient que l’attaquant cachait un secret surprenant  : il était complètement aveugle de l’œil droit.

«À ma deuxième année junior, alors qu’on jouait bien sûr sans casque, sans visière, sans grille protectrice, j’avais reçu un lancer frappé en plein dans l’œil. J’avais eu le nez et une partie de la joue fracturés, et le chirurgien m’avait dit que la rétine de mon œil droit était brisée. Je suis retourné à Québec et c’est là que Punch Imlach, qui ne savait rien de mon état, m’a invité chez les As.»

Le hockeyeur alors âgé de 19 ans n’avait jamais dit à personne qu’il avait perdu presque entièrement la vue dans son œil droit. «J’étais un ailier gauche qui lançait de la gauche et j’ai essayé d’oublier ce que je ne pouvais pas voir pour me concentrer sur ce que je pouvais voir. Je devais tourner la tête pour regarder par-dessus mon épaule droite.» Seule sa jeune sœur était au courant. «Tous les autres croyaient que j’avais récupéré. Cependant, j’avais avoué à Betty que j’étais complètement aveugle de l’œil droit tout en lui faisant jurer de ne jamais le répéter à personne. Même mes parents l’ignoraient, car je ne voulais pas qu’ils s’en fassent pour moi.» 

O’Ree ne croit pas qu’il aurait atteint la LNH, ou même joué chez les pros, si ses entraîneurs avaient été au courant de son handicap. «Imagine-toi qu’en 21 ans de hockey professionnel, je n’ai jamais passé un seul examen de la vue! À l’époque, les entraîneurs étaient davantage préoccupés par notre forme physique que par nos yeux!»

Alors qu’il évoluait à Los Angeles au milieu des années 60, O’Ree est même passé de l’aile gauche à l’aile droite à la demande d’un entraîneur parce que son équipe ne comptait qu’un seul ailier droit. «Ainsi, je n’avais plus à tourner la tête. J’ai disputé mes 12 dernières saisons comme ailier droit et ça a été payant puisque j’ai été champion marqueur à deux reprises!»