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L’ex-gardien des Nordiques de l’AMH et des Canucks Richard Brodeur est depuis une vingtaine d’année artiste peintre professionnel. Installé en Colombie-Britannique, il vend ses toiles à travers le monde.
L’ex-gardien des Nordiques de l’AMH et des Canucks Richard Brodeur est depuis une vingtaine d’année artiste peintre professionnel. Installé en Colombie-Britannique, il vend ses toiles à travers le monde.

Richard Brodeur, le gardien de but artiste peintre dans l’âme

Jean-François Tardif
Jean-François Tardif
Le Soleil
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L’ex-gardien de but Richard Brodeur a toujours été un artiste dans l’âme. Celui qui a défendu les couleurs des Nordiques, dans l’Association mondiale de hockey, a de tout temps eu une passion pour la peinture. Mais si aujourd’hui, il gagne sa vie grâce à ses toiles et ses pinceaux, il a longtemps pratiqué son art en cachette afin d’éviter les jugements.

«Je peignais parallèlement à ma carrière de hockeyeur», mentionne le natif de Longueuil. «Mais à l’époque, ce n’était pas quelque chose dont tu te vantais dans un vestiaire sportif. Dans les années 70-80, le hockey était un monde assez macho. Et je n’ose pas imaginer ce que les gars auraient pensé de moi. Déjà que comme gardien de but, j’étais considéré comme quelqu’un d’un peu spécial. S’il avait fallu que je dise que j’étais un artiste peintre, c’est certain que les joueurs m’auraient regardé de travers. Ils se seraient demandé quel était mon problème. C’était ça la mentalité de l’époque. C’est pour cette raison que pendant toute ma carrière de hockeyeur professionnel, j’ai toujours gardé pour moi le fait que j’aimais peindre.»

Adepte du travail de Claude Piché et de Rémi Clark — il adorait comment les deux jouaient avec les couleurs —, Brodeur prit part à ses premières expositions à la fin de sa carrière dans la Ligue nationale en 1989. C’est cependant quand il atteignit la cinquantaine, au début des années 2000, qu’il décida de devenir artiste professionnel. Après s’être remis en question, il quitta un emploi dans lequel il n’avait plus l’impression d’avoir des défis à relever comme au temps où il était gardien de but et il devint peintre à temps plein.

«Quand tu es gardien de but, tu ne sais jamais ce qui va se passer, mais il faut que tu sois prêt. Quand tu fais une exposition, tu vis un peu le même sentiment. D’abord, parce que c’est toujours un peu énervant comme l’était un avant-match. Tu ne sais pas si tu vas vendre ou pas. Parce que je peins pas juste pour le plaisir. Je le fais aussi parce que ça me permet de vivre. Mais c’est aussi énervant parce qu’à chaque fois que j’expose, je mets mon âme sur les murs. Et quand les gens aiment ce que je fais, même s’ils n’achètent pas, j’ai une récompense. Mais bien sûr, c’est encore mieux quand ils achètent.»

Brodeur ne le cache pas, il a bien mal vécu sa retraite du hockey. D’abord, parce qu’il n’était pas prêt à quitter l’encadrement dont il profitait pour se retrouver dans la «vraie vie». Mais aussi parce que les 13 commotions cérébrales qu’il avait subies au cours de sa carrière avaient affecté son moral et l’avaient obligé à composer avec des périodes de dépression.

«Si ça n’avait pas été de mon art, peut-être que je ne serais plus là, peut-être que je serais décédé. Comme tout le monde qui est dans la même situation que moi, j’avais besoin de trouver quelque chose qui allait me soutenir moralement. Et la peinture l’a fait.

«Elle m’a permis d’avoir un focus sur quelque chose de tangible à continuer et à regarder. Elle m’a aussi donné du plaisir, elle m’a apporté de la joie dans ma vie et beaucoup de valorisation personnelle. Quand tu reçois par courrier une belle lettre d’une personne qui t’avait commandé une toile et qui te dit combien elle l’aime et combien elle est heureuse, ça fait vraiment du bien au moral. Tout le monde a besoin d’une petite tape dans le dos et de se faire dire : “bravo, c’est bien fait“. Car on travaille pour l’argent, mais on travaille aussi pour rendre les gens heureux. Et quand ils le sont, je me dis que j’ai fait mon travail. C’est un sentiment bien spécial.

Raconter une histoire

Aimant peindre des paysages, Brodeur se passionne également pour les scènes de hockey. Ses petits bonshommes, comme il les appelle, font partie d’une collection qu’il a baptisée Childhood Hockey Memories (souvenirs du hockey d’enfance).

«Ce que j’aime, c’est raconter une histoire. Et c’est ce que font mes toiles. Quand j’étais jeune, on jouait au hockey partout. Sur la patinoire que faisait mon père dans la cour en arrière de la maison, mais aussi dans la rue ou sur l’étang ou le lac gelé sur la ferme de mon oncle. Mes toiles me ramènent à ma jeunesse. Et elles ont le même effet chez les personnes qui les regardent. Il y a des gens à travers le Canada qui m’ont dit qu’ils reconnaissaient le hockey tel qu’ils l’avaient pratiqué quand ils étaient jeunes.

«C’est certain, bien des personnes n’ont pas connu cette époque, mais elles posent des questions. C’est pour cette raison que mes petits bonshommes portent souvent les chandails des six équipes originales de la LNH. Plusieurs pensent qu’il y a toujours eu 30 formations. Mes toiles ramènent tout le monde à une époque où tout était plus simple, où il n’y avait pas de tablettes et d’ordinateurs et que la chose dont avait la plus hâte de faire en arrivant de l’école, c’était d’aller jouer au hockey dehors. Je pense que quand je raconte une histoire dans ma toile, je lègue quelque chose à quelqu’un. C’est important pour moi. Et quand parfois je suis tanné de mes petits bonshommes, je fais mes paysages.»

L’ex-gardien ne vend pas uniquement lors d’expositions. Il fait aussi des œuvres de commission, des toiles réalisées selon les demandes de ses acheteurs. Ainsi, plusieurs veulent avoir une scène de hockey d’époque dans laquelle apparaîtra un joueur portant le chandail de leur idole de jeunesse. Un Bobby Orr, un Bobby Hull ou un Maurice Richard par exemple. 

Le Roi Richard

Choix de septième ronde des Islanders de New York lors du repêchage de 1972, le 97e choix au total, Richard Brodeur prit finalement la direction de Québec. L’ex-gardien raconte que ce qui avait fait pencher la balance était d’abord le fait que les Islanders étaient bien nantis en gardiens de but. Il ne voyait donc pas quand il aurait une chance de jouer dans la LNH. Mais aussi que l’offre des Nordiques était plus généreuse. Au lieu d’un contrat d’un an qui lui aurait rapporté 12 000 $, il pouvait signer un pacte de deux ans (20 000 $ et 25 000 $) auquel s’ajoutait un bonus de signature de 20 000 $.

«Malgré ce que l’on entendait dire de la AMH, j’étais heureux d’aller à Québec parce que c’était une belle ville de hockey. Et le fait que je me sois retrouvé entouré de francophones a rendu mon apprentissage facile. J’ai pu avoir des joueurs d’expérience comme mentors, des gars comme Jean-Claude Tremblay et Serge Aubry.

«C’est certain, je ne pouvais aller nulle part sans être reconnu. Et comme les gens connaissaient le hockey, ils te le faisaient savoir assez rapidement quand ça ne marchait pas. Mais quand ça allait bien, tu étais mis sur un piédestal. Le hockey à Québec, c’était une religion. Marc Tardif et Jean-Claude Tremblay m’avaient d’ailleurs dit d’oublier les réactions des partisans. Que ceux qui étaient les premiers à me crier chou seraient probablement les premiers à crier bravo et vice versa. Mon défi, c’était d’oublier tout ça pour demeurer concentré et garder mon niveau de jeu. Car si je devenais trop émotionnel, je perdrais le sens de ce qui se passe. C’est une bonne leçon que j’ai apprise des vétérans de l’équipe.»

Brodeur passa sept saisons avec les Nordiques. Il retourna avec les Islanders lors du repêchage spécial qui permit aux Nordiques, aux Jets, aux Whalers et aux Oilers de faire leur entrée dans la LNH. Il joua une saison à Indianapolis, dans la Ligue centrale, où il fut élu joueur le plus utile et meilleur gardien. Et il termina la saison avec les Islanders. Assigné au club-école de la formation new-yorkaise la saison suivante, Brodeur demanda à être échangé. Jim Devellano, l’assistant-dg de l’équipe, réalisa son souhait en l’envoyant à Vancouver.

«Les Islanders étaient vraiment une bonne organisation. Ils respectaient leurs joueurs et ce qu’ils avaient fait pour eux.»

C’est en tant que troisième gardien que le Québécois fit ses débuts avec les Canucks. Mais grâce au destin, il devint le gardien de but numéro un quand tour à tour Gary Bromley et Glen Hanlon se blessèrent. Par la suite, aucun gardien ne put le déloger de ce poste lors des saisons suivantes.

«En 1982, Glen Hanlon et moi on formait le meilleur tandem de gardiens de but de la Ligue. Mais les Canucks ont décidé d’échanger un de leur gardien. Et comme Hanlon était plus jeune, c’est lui qui partit. Il fut échangé contre trois joueurs et un choix au repêchage et c’est ce qui a permis à l’équipe de se rendre en finale de la Coupe Stanley.

«Aujourd’hui, je me dis que j’ai été béni d’être échangé à Vancouver. Une chance s’est présentée et comme on dit : “quand ça arrive, tu la prends”. C’est ce que j’ai fait.»

C’est lors de ses années avec les Canucks et plus particulièrement à la suite de la saison 1982 que Brodeur fut rebaptisé le Roi Richard (King Richard). Un surnom qui colle toujours à l’ex-hockeyeur qui est retourné vivre dans la région de Vancouver il y a une vingtaine d’années. Pour bien des amateurs de hockey, il est une légende.

«Après toutes ces années, toujours être le Roi Richard, ça fait un petit velours. Ce que j’ai fait dans le hockey, je l’ai fait. Il n’y a personne qui peut me l’enlever. Mais j’ai été chanceux. J’ai joué dans de bonnes villes de hockey. Mais même si je vis maintenant en Colombie-Britannique, je n’oublierai jamais d’où je viens. Et je sais que sans l’AMH, je ne serais pas où je suis maintenant.»

Brodeur termina sa carrière dans l’organisation des Whalers. Le gardien québécois se faisait vieillissant, des blessures au genou et à l’épaule le ralentissaient et les Canucks pouvaient compter sur un jeune gardien prometteur du nom de Kirk McLean, il fut échangé à Hartford où il aida l’équipe à faire les séries. L’année suivante, il fut assigné dans la Ligue américaine.

«Je voyais venir la fin. Quand les Whalers m’ont envoyé à Binghamton, je me suis dit : “c’est assez. Ça fait 16 ans que je joue”. Quand tu as une famille, des enfants, ça change bien des choses. Transférer tout le monde, ce n’est pas évident. Alors j’ai mis fin à ma carrière.»

Aujourd’hui membre de la Fédération des artistes canadiens, Brodeur vend ses toiles à travers le monde lors d’exposition, mais aussi grâce aux réseaux sociaux comme Instagram et Facebook. Il mentionne que le fait que le Roi Richard soit toujours connu de bien des gens en Colombie-Britannique l’avait aidé à acquérir une certaine notoriété. Mais il s’empresse d’ajouter que si ses toiles avaient été pourries, il n’en aurait pas vendu.

«Aujourd’hui, il y a des gens qui achètent mes toiles qui ne savent même pas que j’ai joué au hockey. Il y a même des collectionneurs qui s’intéressent à mes toiles. À ce qu’ils m’ont dit, je suis une étoile montante dans le monde de l’art. Une chose est sûre, j’aime bien ce que je fais. Je suis très heureux.»

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QUESTIONS/RÉPONSES

Le gardien de but Richard Brodeur a porté les couleurs des Nordiques de l’Association mondiale de hockey pendant sept saisons. Il a connu sa meilleure campagne en 1975-76, une saison lors de laquelle il a remporté 44 victoires, encaissé seulement 21 revers et récolté deux matchs nuls.

Q Moment le plus intense de votre carrière de hockeyeur?

Le premier match de la finale de conférence contre les Blackhawks à Chicago en 1982. J’étais opposé à Tony Esposito qui était une de mes idoles. Et on avait gagné 2 à 1 en deuxième période de surtemps. Ce fut assez spécial. J’ai alors vécu un des moments les plus intenses de ma carrière. Surtout que ce match avait vraiment été décisif pour le reste de la série que nous avons remportée en cinq rencontres.

Q Performances marquantes?

Mon premier match contre les Islanders de New York en 1980, les gagnants de la Coupe Stanley, soit à ma première année à Vancouver. J’avais battu les Islanders chez eux. En gagnant, je leur avais un peu prouvé qu’ils avaient peut-être pris une mauvaise décision en m’échangeant aux Canucks. C’est une victoire qui m’avait fait un petit velours. Et aussi quand j’ai joué contre les Nordiques et que je les ai battus à Québec. Là aussi, ça m’a fait un petit velours.

Q Plus grande force comme gardien?

R J’étais très combatif. J’aimais challenger les joueurs adverses. Mais je ne le faisais pas en le montrant physiquement. Je le faisais à l’intérieur. Je voulais vraiment gagner. Et ça, ça n’enseigne pas ça. Tu l’as ou tu ne l’as pas.

Q Ce qui vous manque le plus?

R D’être avec les boys, c’est sûr et certain. On se rencontre de temps en temps et à toutes les fois, on se raconte les mêmes histoires et on les rit à chaque fois. Mais ce n’est pas comme quand on passait huit mois par année ensemble.

Q Ce dont vous ne vous ennuyez pas?

R Les voyages. Ça faisait partie du métier, mais je ne peux pas dire que j’aimais voyager, de toujours être sur la route. Dans le temps, on partait des fois pour 16-18 jours. Ce n’était pas facile pour la femme qui restait toute seule à la maison avec les enfants. Non, je ne m’ennuie pas du tout des voyages,

Q Entraîneurs marquants?

R Jean-Guy Gendron. Quand il a coaché à Québec, il m’a fait vraiment confiance. Et il disait les vraies affaires. Quand il venait te voir pour te parler, il allait directement aux faits et ce qu’il te disait était très clair. C’est un gars qui m’a tout le temps tenu en ligne et que j’ai toujours apprécié. Et Harry Neale à Vancouver. C’est un autre coach qui a été parmi mes entraîneurs favoris. Quand quelqu’un te fait confiance, ça joue beaucoup dans ta performance. Ça, c’est sûr et certain.

Q Idoles de jeunesse?

R Maurice Richard et Jean Béliveau. Le grand Jean demeurait à Longueuil et moi je restais aussi à Longueuil. Je me souviens qu’il venait sur la patinoire du parc Paul-Pratt pour pratiquer avec nous autres de temps en temps. C’est aussi lui qui m’a donné mon premier trophée de gardien de but. Je devais avoir 10 ans. J’étais tellement émerveillé de voir Jean Béliveau. Je l’admirais beaucoup même si à la base, je le voyais comme une personne qui, comme moi, habitait Longueuil. Sa fille Hélène faisait d’ailleurs partie de mon groupe d’amis.

Q Le rêve de l’artiste peintre?

R De continuer à progresser. Je veux aussi continuer à faire sourire les gens. Je me dis que si en regardant mes toiles ils sourient et ils aiment ce qu’ils voient, ils oublieront peut-être l’espace d’un instant leurs problèmes.