Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Ron Tugnutt a connu une carrière de 16 saisons dans la Ligue nationale. Il a gardé le filet des Nordiques à l’époque où l’équipe en arrachait sur la patinoire. On le voit ici lors d’un duel à Québec contre l’ennemi juré : le Canadien de Montréal.
Ron Tugnutt a connu une carrière de 16 saisons dans la Ligue nationale. Il a gardé le filet des Nordiques à l’époque où l’équipe en arrachait sur la patinoire. On le voit ici lors d’un duel à Québec contre l’ennemi juré : le Canadien de Montréal.

Dans l’œil de... Ron Tugnutt: le match où j'ai reçu 73 lancers [VIDÉO]

Ron Tugnutt
Collaboration spéciale
Article réservé aux abonnés
Une des meilleures performances de tous les temps par un gardien de la LNH? Le 21 mars 1991, au Boston Garden, le jeune Ron Tugnutt a repoussé 70 des 73 tirs des Bruins devant la cage des Nordiques de Québec. Ce verdict nul de 3-3 a permis de faire connaître cet Ontarien qui allait connaître une carrière de 16 saisons dans la LNH. Trente ans plus tard, presque jour pour jour, il a pris le temps de nous raconter, dans ses mots, cette soirée mémorable.

Ça fait déjà 30 ans. Pourtant, dans ma tête, ce match au Boston Garden ne remonte pas si loin que ça dans le temps.

Quand je me regarde dans le miroir, la réalité me frappe de plein fouet.

Il reste que cette soirée du 21 mars 1991 a marqué à jamais ma carrière. Tout le monde me parle encore aujourd’hui de ces 70 arrêts. Même Raymond Bourque! Le meilleur défenseur des Bruins avait obtenu 19 des tirs de son équipe.

En fait, c’est moi qui me fait un plaisir d’aborder le sujet chaque fois que nos chemins se croisent. Il trouve le moyen d’en rire.

Tout le monde dans l’aréna s’était amusé ce soir-là. Tout le monde, sauf peut-être nos entraîneurs.

Nous formions à l’époque une équipe en pleine reconstruction. Ce qui signifiait qu’il y avait plusieurs journées difficiles.

Un mauvais match de l’équipe offrait quand même au gardien l’opportunité de connaître une bonne sortie. J’adorais être occupé devant mon filet.

Ça allait avec ma personnalité. C’est pourquoi j’avais choisi de faire carrière à cette position. Ça me donnait l’opportunité de changer l’allure d’un match.

Un peu comme un lanceur au baseball ou un quart-arrière au football.

Ce soir-là, on affrontait quand même l’équipe qui était première au classement. Nous, on occupait le dernier rang.

On savait qu’il y aurait de l’action. D’abord, parce que j’aurais Cam Neely devant moi dans mon demi-cercle du début à la fin de la soirée. Ensuite, parce que la surface de jeu au vieux Garden était plus petite qu’ailleurs. Les tirs pouvaient provenir d’un peu partout.  

Ça ne me dérangeait pas. En fait, ça faisait mon affaire. Mes meilleures parties étaient celles où l’action se déroulait sans arrêt. Ma rapidité m’aidait.

C’est un peu ce qui s’est passé. Les Bruins lançaient de tout bord, tout côté. C’était fou.

Ça donnait l’impression que leurs joueurs s’étaient mis au défi entre eux, de voir à quel point ils pouvaient faire grimper le nombre de tirs au but.

À un certain moment, Raymond Bourque a même pris un lancer du poignet à partir du milieu de la patinoire. Il était capable de faire sautiller la rondelle sur la glace.

Ça pouvait causer des problèmes aux gardiens. Mon ami Kay Whitmore s’est déjà fait surprendre de la sorte par lui durant sa carrière.

Si ce match s’est rendu en prolongation, c’est un peu, aussi, à cause de l’autre gardien. Réjean Lemelin a été extraordinaire chez les Bruins, même s’il a reçu seulement 26 tirs.

En troisième période, il a réussi un de ces arrêts spectaculaires de l’époque en glissant sur le côté avec ses deux jambières bien collées l’une contre l’autre et en sortant la mitaine au bon moment.

Si nous avions marqué, il n’y aurait pas eu de surtemps et tous ces tirs additionnels.

Frustrer Bourque une dernière fois

Mon corps ne ressentait aucune fatigue en temps réglementaire. Quand la prolongation a débuté, ça m’a rattrapé. Les Bruins ont lancé 13 fois en cinq minutes. Ça n’arrêtait pas. Le jeu s’est déroulé entièrement dans notre territoire.

Je tentais d’obtenir un coup de sifflet de l’arbitre par tous les moyens possible afin de me reposer.

Les gens aiment parler du dernier arrêt du match. Ils n’ont pas oublié la réaction de Raymond, qui n’en revenait pas que j’avais stoppé son tir avec ma mitaine.

Chaque fois, je suggère à ces gens de visionner à nouveau la séquence vidéo pour porter attention au joueur se trouvant derrière le filet. C’était Craig Janney. Il s’est laissé tomber à genoux sur la glace! Il avait regardé vers le ciel, l’air de dire : ben voyons donc!

Neely était dans mon demi-cercle sur ce tir, ce qui n’est plus permis de nos jours dans la LNH. Il m’a regardé en riant tout en me lançant à son tour : es-tu sérieux?

Les spectateurs m’ont offert une ovation à la fin de la partie. C’était spécial, car ils aiment bien leurs Bruins. Mais ils avaient démontré ce soir-là être avant tout des amateurs de hockey exceptionnels.

Ces partisans avaient aussi réservé une ovation à Guy Lafleur durant la troisième période. C’était sa dernière visite à Boston, car il disputait sa saison finale dans la ligue.

Au Temple de la renommée

La mitaine que je portais durant ce match se retrouve au Temple de la renommée. Les dirigeants de l’endroit ont l’habitude de la mettre en vitrine, à ce temps-ci de l’année, pour souligner cette fameuse partie.

En fait, je devrais effectuer une petite visite au Temple pour aller voir ça.

Tout le reste de mon équipement des Nordiques se trouve chez moi. Ma conjointe s’est fait un devoir de s’assurer que je conserve tout ça.

Dans mon grenier, à Peterborough, on retrouve huit poches de hockey. Elles contiennent l’équipement que j’ai porté pour chacune des huit équipes pour lesquelles j’ai joué dans la LNH.

Même si j’ai fait partie de huit organisations différentes, ce fut une belle aventure. Particulièrement à Québec. J’ai adoré la ville et les années passées dans la communauté.

Avec les lunettes que je portais à l’époque, je passais inaperçu quand je me promenais à l’extérieur de l’aréna. On a commencé à me reconnaître après ce match à Boston. Ça m’a permis de pratiquer mon français!

Mon souhait est de revoir une franchise là-bas. Ça serait formidable. Mais je ne sais pas si la nouvelle réalité économique le permettra.

<em>Le Soleil</em> du 22 mars 1991 parlait d’un «vol» de Ron Tugnutt face aux Bruins de Boston. À 70 arrêts, le mot n’est pas trop fort!

Guy Guy Guy!

Mon passage chez les Nordiques m’a permis de côtoyer Guy Lafleur. Sa présence lors de cette saison difficile avait permis aux joueurs d’avoir tout de même
du plaisir.

Le groupe de jeunes, dont je faisais partie, était en admiration devant lui.

Guy était si généreux! Il se montrait toujours ouvert à l’idée de nous raconter des histoires vécues durant sa carrière. C’était le cas lors de nos trajets en autobus vers Montréal pour affronter
les Canadiens.

Tous les gars se réunissaient autour de lui dans les dernières rangées pour l’écouter défiler une anecdote après une autre. Dans nos matchs, il continuait de patiner à toute vitesse. C’était incroyable. On m’avait dit qu’il fumait beaucoup de cigarettes. J’ai pu le constater, dans le vestiaire. Ça ne l’empêchait pas d’être un des plus rapides joueurs sur la glace. Et son tir était encore foudroyant.

Ce qui m’a épaté, aussi, chez lui, c’est son côté compétitif. Il cherchait toujours à innover et trouver une façon d’être meilleur.

Un jour, à l’aréna, il a décidé de percer des trous dans sa palette en bois. Il se disait que ça augmenterait la vitesse de son tir. Mais puisque c’était du bois, justement, ça n’a pas fonctionné!

Encore 70 arrêts

Il y a un autre match dans lequel j’ai été impliqué dont on me jase souvent. Je jouais alors chez les Penguins de Pittsburgh, durant les séries éliminatoires du printemps 2000. Une autre soirée de 70 arrêts.

Cette partie-là s’est terminée par une défaite en cinquième période de prolongation contre les Flyers de Philadelphie. Il était 2h30 du matin. Elle avait été beaucoup plus exigeante, mentalement et physiquement, que le match au Garden de Boston.


« Cette soirée du 21 mars 1991 a marqué à jamais ma carrière. Tout le monde me parle encore aujourd’hui de ces 70 arrêts. Même Raymond Bourque! »
Ron Tugnutt

D’abord, j’étais plus vieux. Je n’avais pas 23 ans comme à l’époque chez les Nordiques. La déshydratation faisait des siennes.

Je doute qu’on revoie un match comme celui de 1991. Ça sera difficile pour une équipe d’obtenir 73 tirs en 65 minutes. Le jeu a beaucoup changé en 30 ans.

Les joueurs d’aujourd’hui n’ont pas peur de bloquer des lancers. À l’époque, il n’y avait qu’une poignée de gars qui sacrifiaient leurs corps pour stopper une rondelle.

Les équipes d’aujourd’hui se défendent nettement mieux dans leur territoire.

Fini les petits gardiens

L’époque des petits gardiens est révolue. Les gardiens format géant se déplacent maintenant aussi rapidement. Pourquoi prendre un gars qui fait cinq pieds dix pouces quand tu peux obtenir un athlète de six pieds quatre pouces?

Les petits gardiens sont peut-être plus résistants. Leur corps ne cède pas aussi souvent aux blessures causées par toutes les contorsions que la position exige.

Après ma retraite en 2004, j’ai obtenu l’occasion d’être entraîneur des gardiens dans les rangs juniors en plus de travailler en tant que consultant à Hockey Canada.

Maintenant, c’est la véritable retraite. Ça me donne l’occasion d’aller voir mes enfants jouer au hockey et me rendre en Floride pour pratiquer le golf.

La dernière fois que j’ai enfilé un équipement de gardien, c’était lors du match des anciens Sénateurs sur la Colline du Parlement, en 2017. J’avais du mal à marcher, le lendemain matin. J’avais mal aux genoux et aux muscles ischio jambiers...

J’ai maintenant 53 ans. Je joue toujours une fois par semaine au hockey. À mes débuts dans les ligues de garage, j’étais attaquant puisque je pouvais encore bien patiner. C’est un rôle de défenseur à caractère défensif que j’occupe dorénavant. Une position à laquelle j’avais juré, à la blague, ne jamais vouloir jouer!

Mais vous ne me verrez pas bloquer des tirs comme Lance Pitlick, un de mes coéquipiers lors de mes années à Ottawa. Je m’assure que le gardien n’a pas la vue obstruée par moi!

Propos recueillis par Martin Comtois, Le Droit.