Romain Poirot s’appuie sur la matrice de l’Ajax Amsterdam, baptisée «TIPS», initiales de «technique», «intelligence», «personnalité» et «vitesse» («speed» en anglais) étudiées chez un jeune joueur.

Les recruteurs chassent le futur Ballon d’Or

Avaler les matches ingrats et les kilomètres, s’inviter aux entraînements, cultiver un réseau d’informateurs, séduire les parents: les «scouts», ces chasseurs de talents, se livrent à une course effrénée pour découvrir les cracks du football de demain.

Ne comptez pas sur eux pour révéler leurs secrets. Par SMS, Romain Poirot prévient qu’il sera «délicat de tout dévoiler» sur son métier de «scout». Ancien recruteur de Manchester City en France, désormais au service de Watford et d’Udinese, propriétés de la même famille Pozzo, il sillonne l’Hexagone - «au minimum 5.000 km par mois sans compter les déplacements en avion ou en train» - pour dénicher les pépites.

«L’expérience est essentielle», explique-t-il. «J’ai commencé à l’époque de la génération 93, celle de Paul Pogba. Il était déjà phénoménal à 16 ans mais à cet âge, je n’avais alors aucun point de comparaison». Ce n’est qu’à force de voir d’autres joueurs et «des matches de tous les niveaux» qu’il pourra perfectionner «une technique de classification», «se +faire+ l’oeil», selon l’expression en vigueur, et ainsi parvenir à estimer le potentiel des joueurs.

Car on ne s’improvise pas «scout». Au Brésil, se marre Luiz Rangel, responsable de la cellule de détection du club de Vasco, «pratiquement tout le monde est persuadé d’être un fin connaisseur», au point que «beaucoup de gens voient des gamins qui ont du talent et nous les amènent pour qu’ils soient testés».

Le modèle ‘TIPS’ 

Romain Poirot s’appuie sur la matrice de l’Ajax Amsterdam, baptisée «TIPS», initiales de «technique», «intelligence», «personnalité» et «vitesse» («speed» en anglais) étudiées chez un jeune joueur. «Ensuite on observe sa croissance, pour savoir si physiquement il va encore se développer ou s’il est en avance sur son âge... Et il faut déceler son potentiel, sa capacité à continuer à se développer à tous les niveaux.»

Sans oublier sa mentalité. «On parle à ses parents, à ses enseignants pour savoir comment il se comporte au quotidien», explique à l’AFP l’un des scouts de Vasco, Gilberto Figueiredo. Les recruteurs peuvent aussi assister dans l’anonymat à un entraînement ouvert au public, histoire d’observer son attitude loin des projecteurs.

Le week-end des scouts est bien rempli. Seul recruteur de Watford et de l’Udinese en France, Romain Poirot «optimise (son) temps en essayant de trouver les matches cohérents par zones géographiques». Dans un week-end «type», il pourra en voir sept. «Ca commence le vendredi soir avec un match de Ligue 2 (2e division française), le samedi un match de moins de 14 ou 15 ans qui jouent en fin de matinée ou début d’après-midi, les U17 à 14/15h, la CFA (aujourd’hui National 2, 4e division française) à 18h et la Ligue 1 (1re division française) le soir, plus au moins deux matches le dimanche, U17, U19 et L1» en fonction du calendrier. Ouf!

‘Plus rapide que ton concurrent’ 

La concurrence entre «scouts» est féroce, même si Gilberto Figueiredo évoque une «rivalité saine». «L’important c’est d’être réactif, plus rapide que ton concurrent. Et pour ça, l’essentiel, c’est d’avoir un bon réseau: s’infiltrer au sein des compétitions, savoir qui sont les organisateurs, les dirigeants des petits clubs, les parents...»

«L’idée, c’est de ne pas rater la star de demain, et d’en priver la concurrence», expliquait récemment à l’AFP Loïc Ravenel, chercheur au CIES, le Centre international d’étude du sport. C’est l’exemple du Real Madrid qui a sorti 50 millions d’euros, hors bonus, pour être sûr de voir évoluer sous son maillot dans quelques saisons la promesse brésilienne Vinicius Junior, 17 ans seulement.

Mais la puissance financière ne fait pas tout. Avant de devenir le deuxième joueur le plus cher de l’histoire, Kylian Mbappé (18 ans), courtisé très tôt par les plus grands d’Europe, a failli s’engager à... Caen. En mars dernier, Laurent Glaize, ancien responsable du recrutement du club, dévoilait à Ouest France la vaste opération séduction déployée pour faire signer le phénomène.

«On allait le voir au moins deux fois par mois à Bondy. On se rapprochait peu à peu des parents, avec qui ça passait bien humainement. On ne pouvait jouer que là-dessus, de toute façon !», révélait Glaize. Mais le club, bloqué à l’époque en 2e division française, doit se «serrer la ceinture financièrement». Il laissera filer Mbappé à Monaco, qui réalisera quelques années plus tard l’un des transferts du siècle avec une indemnité totale de 180 millions d’euros lâchée par le PSG.