La consternation et l'espoir d'une nation

Sept à un. Des partisans ébranlés. Des hommes qui pleurent. Un peuple consterné. Une défaite inoubliable. Un pays en deuil. Catastrophe.
C'était la scène mardi soir au Brésil. Le massacre du onze brésilien, la Seleção, aux mains de l'équipe allemande, la Mannschaft, à l'Estádio Mineirão de la ville de Belo Horizonte, a arraché le coeur de 200 millions de citoyens sud-américains. Sans blague. Comme si la nation entière venait de perdre un membre de sa famille en même temps.
Cette déconfiture marquera l'imaginaire des Brésiliens pour plusieurs années, voire des décennies. Sûrement celles des générations futures également, mêmes celles qui ne sont pas encore nées... C'est ça la passion du foot, ici.
À la suite de cette dégelée, bon nombre de gens - dont des médias québécois m'ayant contacté pour commenter le climat «tendu» postdéfaite - craignaient le pire. Le pays allait exploser. C'est certain. Des amis s'inquiétaient pour ma vie.
Euh non.
Les Brésiliens ne sont pas des sauvages. En effet, il y a eu quelques incidents ici et là. Des vandales ont dévalisé des gens sur la plage Copacabana, réunis pour regarder le match sur des écrans géants. Des commerces d'articles électroniques ont été visés par des malfaiteurs aussi. Une vingtaine d'autobus hors service ont apparemment été incendiés dans le sud de São Paulo. Encore des vandales. Sur la côte est, dans la ville de Recife, des escarmouches ont nécessité l'intervention des policiers, gaz lacrymogènes inclus.
Certes, il y a eu du quebra-quebra, le mot portugais utilisé pour définir le vandalisme des manifestants violents. Mais, des pommes pourries, il y en a toujours, peu importe la nationalité des gens.
Vous souvenez-vous de l'émeute à Vancouver après la défaite des Canucks en finale de la coupe Stanley en 2011? Plus de 140 personnes avaient été blessées, au moins quatre personnes avaient été poignardées et depuis plus de 1200 chefs d'accusation ont été déposés contre quelque 350 présumés émeutiers.
Alors, qui sont les véritables «sauvages»?
Un pays résilient
Le peuple a le droit d'être en état de choc. Et c'est dans les pires moments qu'une nation se définit.
C'est pour cette raison que j'ai été agréablement surpris par le comportement des Brésiliens au lendemain de la raclée. Plusieurs ont enfilé leur chandail national. D'autres que j'ai croisés mercredi au stade de São Paulo, dans le cadre de la deuxième demi-finale opposant l'Argentine et les Pays-Bas, se sont maquillés à l'effigie du drapeau du pays. Des sourires ont même remplacé les larmes.
Parce que malgré tout, le peuple brésilien est résilient. Pas parfait, on s'entend, mais résilient. La colonisation du territoire en est la preuve, vous diront les livres d'histoire. Les imprévus de la vie, ces obstacles soudains, ne freinent pas leur ardeur au travail non plus.
Hier matin, par exemple, le monseigneur de Rio de Janeiro, Dom Orani Tempesta, officiait une cérémonie pour souligner la fin des travaux de rénovation du Christ Rédempteur. La statue emblématique de la ville de 38 mètres, qui trône au sommet du mont Corcovado, a été endommagée en janvier dernier à la suite d'une violente tempête. Des éclairs ont ravagé la tête et la main droite du symbole de résidents de Rio, les Cariocas.
(Coïncidence ou non, le «drame» s'est produit deux jours seulement après que le Mgr Tempesta eût été ordonné cardinal par le pape François... Un signe de Dieu?)
En somme, la restauration s'est effectuée rapidement. Pas question de laisser le Christ se détériorer. Ce n'est plus le brazilian way de ne pas s'investir, contrairement à l'époque où les citoyens vivaient à la remorque de l'État et de sa dictature. Une certaine fierté s'est installée au pays depuis une dizaine d'années, période pendant laquelle la classe moyenne a triplé, de 20 % à 65 %, en raison de changements sociaux radicaux.
Ce bouleversement a vu le jour après que le gouvernement ait investi massivement dans la Sainte-Trinité de toute plate-forme politique: l'éducation, la santé et l'économie.
Les mêmes enjeux qui ont engendré une panoplie de manifestations dans l'année précédant le premier match de foot au Mondial. Parce que s'il y a eu d'immenses progrès, on peut comprendre qu'une fraction du peuple aurait préféré que les quelque 11 milliards de dollars investis par le Brésil pour la Coupe du monde soient plutôt acheminés dans des programmes sociaux.
Et pourtant, les contestataires se sont faits rares pendant la durée du tournoi...
L'éviction forcée de 250 000 Brésiliens pour faire place au rendez-vous du ballon rond a aussi étonné. Celle des barons de la drogue dans le tiers des quelque 900 bidonvilles du grand Rio de Janeiro, un peu moins.
Au début de 2012 par exemple, une razzia policière a «nettoyé» Rocinha, une favela d'environ 100 000 habitants, la plus peuplée de cette mégapole.
Les citoyens du bidonville, aujourd'hui considéré sécurisé, bénéficient de meilleures conditions de vie. Une toilette a remplacé un trou dans le plancher. Des écoles, des hôpitaux et même du Wi-Fi sont apparus dans le voisinage. Le salaire moyen est passé de 100 $ à 1000 $ par mois.
C'est l'orgueil des Brésiliens qui prend du galon.
D'ailleurs, les maisons, autrefois brunes, beiges et délabrées, symboles de leur misère humaine, sont maintenant roses, vertes, bleues ou jaunes. Bref, il y a un peu plus de couleur dans leur vie.
Contrée métamorphosée
En résumé, le pays est en pleine métamorphose. C'est ce que les gens que je rencontre me disent. Du nombre, Ricardo est bien placé pour parler des changements au Brésil. L'homme de 60 ans a vu le meilleur, mais surtout le pire de sa nation. En passant par les coups d'États, de la dictature à la «démocratie déguisée» et, enfin, à la démocratie, il a vécu toutes les transformations, particulièrement au cours de la dernière décennie, note-t-il.
«Comparativement à autrefois, le Brésil d'aujourd'hui est un paradis», dit-il sans ambages.
Et ce, même si la Seleção a échoué dans sa mission de devenir champion du monde. Parce que la vie continue. L'espoir de jours meilleurs aussi.