Jonathan Meunier dans sa boutique de vêtements de Loretteville

La cage, planche de salut de Jonathan Meunier

Il y a dix ans, sa vie d’excès et de mauvaises fréquentations semblait le destiner droit derrière les barreaux. C’est plutôt dans une cage qu’il a trouvé son salut. Bien qu’un vieux problème médical vient de lui coûter sa place dans l’UFC, le combattant d’arts martiaux mixtes Jonathan Meunier rêve toujours de championnat du monde. Mais qu’il y parvienne ou non, il a déjà gagné.

Au milieu du Nordik Fight Club pratiquement désert, un jeudi soir, Jonathan Meunier s’étire sur le tapis cousiné, en sueur après son entraînement. Au-dessus de lui, de grandes affiches promotionnelles sont suspendues sur les murs comme pour rappeler les différentes étapes de la carrière du seul combattant de Québec de l’histoire du Ultimate Fighting Championship (UFC). 

Les affiches ne racontent toutefois pas le début de l’histoire de «District» Meunier. Pour cela, il faut plutôt aller sur la rue Racine, à Loretteville, dans les bars de la Grande Allée et au club de combat d’Ali Zirakhi, à Sainte-Foy. 

Élevé à Loretteville, champion de taekwondo à l’adolescence, Meunier était surtout un jeune turbulent. Son secondaire se déroule entre deux polyvalentes et l’éducation aux adultes. «La première fois que j’ai passé en cour, j’avais 14 ans. À 16 ans, j’étais en centre d’accueil.»

Quelques années plus tard, sa photo passe pour la première fois dans les journaux. Pas pour une victoire sur le ring. Plutôt après une descente de la police de Québec au Dagobert. Les soirées hip-hop tenues chaque semaine dans la discothèque sont reconnues à l’époque comme un repère de gangs de rue.

«J’étais un gars extrême sur une mauvaise pente. Les 400 coups, je les ai faits. Mes amis étaient plus vieux et je voulais être comme eux. Ils avaient la réputation d’être des durs. C’était aussi presque tous des gars qui allaient aller en prison, qui y étaient ou qui venaient d’en sortir. Des histoires de drogue et tout ça.»

Le soir du 10 octobre 2008, au Dagobert, il s’en sort indemne après une fouille et une nuit d’interrogatoire musclé. Le lendemain, par contre, les appels des membres de sa famille affluent. Il est en une du Journal de Québec les mains menottées par des policiers. Un dossier spécial sur les gangs de rue. «Ça a été un wake-up call».

L’autre claque au visage est venue d’une fille. «Les grands amours de jeunesse», lance-t-il à propos de celle qui l’a alors largué, lui prédisant une vie de délinquance. «Je me suis promis que j’allais faire mentir cette fille-là. C’est con, mais ça a été dans ma tête pendant des années.»

Champion de kickboxing

Peu de temps après sa rupture, un ami l’amène à l’école de boxe thaïlandaise d’Ali Zirakhi, à Sainte-Foy. S’il n’y avait pas mis les pieds ce jour-là, c’est bien au pénitencier qu’il aurait fini, croit-il. «Je serais peut-être devenu riche d’une mauvaise manière, mais j’aurais fini en prison d’une façon ou d’une autre.»

Excessif de nature, Meunier s’engouffre dans la boxe thaïe à fond. En parallèle, il ouvre sa boutique de vêtements, District, à Loretteville. Au magasin toute la journée, s’entraînant le soir, il n’a pas plus d’énergie pour les bars à la tombée de la nuit. 

Il dispute son premier combat de kickboxing après 10 mois chez Ali. À son cinquième, il met la main sur le titre québécois. Il mise sur son expérience en taekwondo et sa génétique avantageuse — un corps longiligne de 6’3’’ — pour sauter les étapes. 

«Pour me garder loin des sentiers troubles dans lesquels j’étais, la boxe thaïe s’est vite imposée comme la seule activité capable de me captiver. Sur un ring, tu n’as pas le temps de penser à tes problèmes.»

Mais au bout de quelques années, il a déjà fait le tour du jardin en kickboxing. La compétition se fait rare. En l’absence de circuit professionnel en Amérique du Nord, Zirakhi lui propose d’aller se battre sur le circuit européen. Mais les bourses sont minimes et ne couvrent pas les frais de déplacement. 

Bien au fait de la réputation de Meunier, le directeur du Nordik Fight Club, Yoan Bérubé, le convainc de venir essayer les arts martiaux mixtes (AMM) où, à la différence du kickboxing, le combat se déroule aussi au sol. Surtout, le sport possède des ligues professionnelles en Amérique du Nord, l’UFC en tête de liste. 

La décision de délaisser la boxe thaïe et Zirakhi, «un père d’arts martiaux» pour Meunier, est déchirante. Il débarque au Nordik convaincu qu’il va prouver la supériorité de sa formation aux combattants d’AMM. Grave erreur. «Les premiers mois, je me suis fait traîner à terre comme une guenille. Je me faisais humilier par des gars plus jeunes et moins gros que moi. Mais après six mois, il y a quelque chose qui a commencé à débloquer au sol. J’avais 24 ans. Je me suis dit qu’il n’était peut-être pas trop tard.»

Le mauvais garçon

Meunier devient rapidement le mauvais garçon des arts martiaux mixtes québécois. Certains, connaissant son passé trouble, refusent de travailler avec lui. Il faut dire que le combattant entretient alors l’image. Sur le ring, celui qui a également adopté le surnom de «District» se fait connaître non seulement pour son talent, mais aussi pour son comportement agressif et parfois antisportif. 

À son quatrième combat amateur, son adversaire, Ian Perron, lui perfore le tympan à l’aide d’une manœuvre illégale, un coup renversé du revers de la main. «J’étais en tabarnak. Je suis resté patient, mais quand je l’ai passé K.-O. au deuxième round, je me suis mis à l’insulter en espagnol sur le ring et lui dire qu’il avait eu ce qu’il méritait.»

Deux semaines plus tard seulement, il se bat contre Vincent Houle. Au début du troisième round, ce dernier tente de donner une tape de gant de courtoisie avant d’entreprendre les hostilités. La cloche ayant sonné, Meunier ignore le geste et le surprend avec une violente combinaison qui le met K.-O..

Toutefois, ses frasques le rattrapent. Après son premier combat professionnel, il cogne à la porte du fameux club Tristar, à Montréal, pour s’entraîner sous la tutelle de Firas Zahabi, l’entraîneur de Georges St-Pierre. «Je suis arrivé un peu en retard à mon premier entraînement. J’ai eu l’air d’un cave. J’avais beau être connu à Québec, je n’étais personne pour Firas. Il m’a dit de mettre un casque et de monter dans l’octogone avec Francis Carmont.»

Carmont, un expérimenté combattant UFC de plus de 200 livres, malmène Meunier, beaucoup plus léger, mais le combattant de Québec survit. «Je ne l’ai dit à personne, mais Carmont m’a infligé une commotion ce jour-là.»

Le test passé, Zahabi l’accepte dans son équipe. Mais le lendemain, on lui referme la porte du Tristar. Un des combattants de pointe du club, Nordine Taleb, était dans le coin de Perron lors du fameux combat où «District» l’a insulté sur le ring après l’avoir mis K.-O.. Il ne l’a jamais digéré et refuse de s’entraîner avec un combattant avec une telle attitude. Ironiquement, Taleb est aujourd’hui le partenaire d’entraînement principal de Meunier.

«Un grand frère» qui a fait le voyage avec lui à Melbourne, en novembre 2016, pour son combat contre le favori local Richard Walsh. «C’est le meilleur combat que j’ai fait de ma vie», lance Meunier à propos de sa première victoire en UFC. 

C’est que Zahabi s’est finalement laissé convaincre d’offrir une deuxième chance à Meunier, qui l’a saisie. Dans l’octogone et en dehors, il a regagné le respect de Taleb. Le mépris a fait place à l’amitié. Mais il manque encore une partie de l’histoire. 

UFC et cytomégalovirus

Ce n’est pas à Melbourne que Meunier a effectué ses débuts en UFC, mais plutôt à Ottawa, en juin 2016. Bien en vue après sept victoires pros, il reçoit un appel dix jours avant le UFC Fight Night 89. On lui offre de remplacer un blessé dans un duel contre l’Américain Colby Covington, à 170 livres. C’est sa porte d’entrée dans les ligues majeures.

Il accepte sans hésiter, mais il en sera à son troisième combat en à peine plus de deux mois. Les multiples coupes de poids rendent l’exercice périlleux. Bombardé de demandes médiatiques, épuisé, Meunier n’a presque pas de temps pour s’entraîner.

Le 4 mai, Jonathan Meunier se battra au Centre Vidéotron, sous la bannière de l’organisation TKO MMA. Une façon d’offrir aux gens de Québec un combat qu’on lui réclame pratiquement chaque fois qu’il sort de chez lui depuis deux ans.

Quatre jours avant le combat, sa médecin l’appelle. Elle veut le rencontrer le plus vite possible. «Je me doutais que ce n’était pas bon, mais j’étais déjà sur la route vers Ottawa.»

Il se bat le samedi suivant, s’inclinant par décision unanime. Son tombeur, «Chaos» Covington s’est depuis hissé jusqu’au deuxième rang mondial. À son retour à Québec, Meunier apprend qu’il s’est battu malgré un cytomégalovirus, similaire à une mononucléose. 

«Je ne veux pas me servir de ça comme excuse. J’aurais pu et dû gagner ce combat--là. D’ailleurs, je n’ai jamais fait un camp d’entraînement sans blessure. Jamais. Chaque fois, je me dis que je ne vais pas annuler mon combat parce que je sais que mon adversaire est forcément blessé quelque part aussi.»

Mais il y a bien une blessure qui a forcé Meunier à abdiquer. Son troisième combat en UFC devait être à Singapour, l’été dernier. Deux semaines avant le gala, il s’entraînait avec Francis Carmont lorsque sa cheville droite s’est disloquée. «Quand ça arrive, ça fait un son de branche qui casse.»

Il ne le savait pas à l’époque, mais il venait de manquer sa dernière chance de se battre dans l’UFC avant longtemps. Mi-février, l’organisation a annoncé sa libération. Rien à voir avec ses performances, lui qui était vu comme une étoile montante. Plutôt un changement dans les politiques de l’UFC interdisant aux athlètes ayant eu des interventions médicales intracrâniennes par le passé de se battre. Une opération qu’a subie Meunier en 2010 et qu’il croyait de l’histoire ancienne. 

Il avoue que la nouvelle a été difficile à accepter. Il se dit amer. Ainsi va la vie dans le cruel monde des arts martiaux mixtes, où les contrats ne sont pas garantis. À 30 ans, toutefois, il est convaincu que ses meilleures années sont encore devant lui. 

Victorieux malgré tout

Le 4 mai, Meunier se battra finalement devant les siens, au Centre Vidéotron, sous la bannière de l’organisation TKO MMA que gère son agent, Stéphane Patry. Une façon d’offrir aux gens de Québec un combat qu’on lui réclame pratiquement chaque fois qu’il sort de chez lui depuis deux ans. 

Ensuite, il veut «attaquer les ceintures» des autres grandes organisations d’arts martiaux mixtes telles Rizin, ACB et Bellator. Il se dit affamé et désireux de faire regretter sa décision à l’UFC, qui lui a laissé une porte ouverte si elle obtient plus de données médicales sur son cas. Meunier n’écarte pas l’idée d’un retour dans quelques années, mais ce serait par la grande porte. «Pas à n’importe quel prix.»

D’ici là, il continuera de faire avancer ses quelques entreprises en parallèle de sa carrière. Il comble maintenant sa nature excessive avec les heures investies dans sa boutique de vêtement, son atelier de tatous et sa compagnie immobilière, les Immeubles Meunier. 

Peu importe le dénouement de sa carrière dans l’octogone, les milliers d’heures passées au gymnase n’auront pas été vaines. Elles l’ont gardé dans le droit chemin. «Une carrière de boxeur est éphémère», mais Jonathan Meunier a aujourd’hui une honnête vie d’entrepreneur devant lui. 

Sa plus grande victoire, la voilà.