On peut toujours voir la réplique du fameux masque de Gilles Gratton au Temple de la renommée du hockey. L’original a été vendu à un collectionneur de la Floride, puis à un autre de la région de Boston.

Gilles Gratton: le coloré héritage d’un excentrique

De tous les personnages qui ont animé le monde du hockey, Gilles Gratton n’a jamais connu son pareil. Gardien de but talentueux, mais trop préoccupé par la spiritualité pour être dévoué à la tâche, il aura au moins laissé, au fil de son court passage dans l’AMH et la LNH, un héritage qui perdure à ce jour : le masque peint.

Ayant pris sa retraite du hockey après une carrière professionnelle qui s’était étalée de 1972 à 1978, Gilles Gratton n’a jamais cessé d’étonner avec ses performances tantôt brillantes, tantôt erratiques, mais surtout avec ses spectaculaires déclarations, allant du récit de ses vies antérieures jusqu’à l’invention de blessures pour ne pas jouer.

Cette attitude avait souvent le don d’irriter ses anciens patrons, que ce soit avec les Nationals d’Ottawa ou les Toros de Toronto, dans l’AMH, ou encore avec les Blues de St. Louis et les Rangers de New York, dans la LNH. Et à la fin de sa carrière, ses propres coéquipiers n’avaient cure de son je-m’en-foutisme.

Mais Gratton n’a jamais été réellement mordu de hockey. S’il a fait carrière professionnelle, c’est parce que son ami d’enfance Daniel Bouchard, avec qui il a grandi à LaSalle, l’avait incité à accepter une offre des Generals d’Oshawa. Il a évolué pendant trois saisons avec la formation junior, avant de se joindre aux Nationals. Repêché par les Blues de St. Louis en 1972 (69au total), il avait préféré l’offre de contrat plus lucrative de la formation de l’AMH.

«Ce n’était pas ma passion. Moi, quand j’étais jeune, je lisais beaucoup de livres sur le Tibet. Je voulais être un moine au Tibet! […] Je me suis toujours posé des questions. J’étais très angoissé. Je cherchais des réponses. […] C’est pour ça que je n’ai pas toughé longtemps, dans le hockey! J’étais très malheureux, très dépressif. Surtout avec les commotions cérébrales. Depuis l’enfance, j’en ai probablement fait une vingtaine...» a laissé entendre Gratton, rencontré lors d’un encan sportif tenu à Québec en fin de semaine dernière.

Jouer pour l’argent

À sa dernière saison à New York en 1976-1977, le gardien de but n’avait d’ailleurs plus la flamme et n’a joué, de son propre aveu, que pour l’argent. «J’ai eu une année d’enfer là-bas. Ce n’était pas le fun. Mais je voulais ramasser de l’argent pour voyager. Ça m’a permis d’aller trois ans en Inde pour méditer, dans des monastères», a poursuivi l’homme de 65 ans, qui est aujourd’hui archiviste pour l’entreprise d’encans en ligne Classic Auctions.

Spécialiste des reliques sportives donc, il a lui-même été à l’origine de l’une des plus célèbres de l’histoire du hockey puisqu’il a été le premier à arborer une peinture élaborée — celle d’un tigre — sur son masque.

«C’est à cause de ça qu’on se souvient de moi, dans le fond. Le masque a frappé l’imaginaire parce que c’était le premier qui était une œuvre d’art. Avant ça, c’était des masques blancs avec des dessins rudimentaires. Il y avait Cheevers avec ses cicatrices, il y avait Gilbert avec ses étoiles et Dryden avec ses ronds, mais une œuvre détaillée comme celle-là, c’était le premier», raconte-t-il au sujet de l’artefact qui, après avoir séjourné au Temple de la renommée (où l’on trouve toujours sa réplique), a été vendu à un collectionneur de la Floride, puis à un autre de la région de Boston.

L’inspiration lui en était venue alors qu’il feuilletait un exemplaire du National Geographic, pendant un long vol d’avion. L’artiste Greg Harrison avait mis sept jours à réaliser la commande secrète de Gratton. Ce dernier a d’ailleurs caché sa pièce d’équipement jusqu’au moment précis de l’utiliser, dans un match contre les Blues de St. Louis, à New York.

«Je l’avais mis en dessous de mon bras. Personne ne l’avait vu. Quand je l’ai finalement enfilé, on a entendu la foule faire : “Ah!” L’arbitre n’a même pas jeté la rondelle. Il est descendu voir mon masque. Même chose pour les joueurs de St. Louis. Tout le monde était impressionné. C’est la légende du masque», a relaté Gratton, dont les meilleures anecdotes — incluant certains épisodes plus métaphysiques comme ses «vies parallèles» et ses «sorties de corps» — viennent de paraître en anglais sous le titre Gratoony the Loony, The Wild, Unpredictable Life of Gilles Gratton.