Le lundi 13 juillet 1998, des centaines de milliers de personnes ont convergé vers les Champs-Élysées dans l’espoir d’apercevoir les nouveaux champions qui paradaient dans un autobus.

Six Français revivent le triomphe des Bleus en 98

Black-blanc-beur. Bleu, blanc et pur bonheur! Vingt ans après le triomphe de l’équipe de France à la Coupe du monde de 1998, le moment reste toujours aussi vif à l’esprit de ceux qui l’ont vécu sur place, dans l’Hexagone. Alors que les Bleus amorcent leur Mondial 2018 samedi (6h, heure du Québec) contre l’Australie, Le Soleil a fouillé dans les souvenirs de six Français très impliqués dans le soccer à Québec. Anecdotes cocasses, moments intimes ou gloires nationales, voici quelques morceaux choisis d’un grand casse-tête historique sportif.
Alfred Picariello, 43 ans, entraîneur-chef du Dynamo féminin de Québec (PLSQ) et directeur technique de l’Association régionale de soccer de Saint-Georges

LE COQ ET LA REINE

Alfred Picariello a passé ce dimanche soir là... déguisé en coq. Au beau milieu du bien nommé Café du Centre niché au cœur de son village de 700 habitants, L’Étrat. Le troquet local était à ce point bondé durant le Mondial que des clients se tenaient jusque dans la rue et provoquaient des embouteillages.

C’est dans ce même bistrot, rendez-vous transgénérationnel par excellence tout le mois, que le jeune homme d’alors 23 ans a pris un café à côté de Javier Zanetti, le capitaine de l’équipe nationale d’Argentine. La bande à Zanetti, Gabriel Batistuta, Hernan Crespo et compagnie avait élu domicile à L’Étrat, au centre de formation de l’AS Saint-Étienne, le club pro de la ville voisine.

«On a pu assister à des entraînements de l’équipe d’Argentine. C’était complètement dingue! J’ai surtout assisté à trois matchs de la Coupe du monde à Saint-Étienne, dont ce que plusieurs considèrent comme le plus beau match de cette Coupe du monde, Angleterre-Argentine en huitième de finale», se rappelle Picariello, comme si c’était hier.

Il enchaîne : «Il y a eu un super but d’Owen, Beckham qui prend un rouge... Puis à la mi-temps, les Anglais se sont levés dans le Stade Geoffroy-Guichard et se sont mis à chanter God Save the Queen. C’était fa-bu-leux. J’ai vu un paquet de matchs, mais c’est la première fois où j’ai eu les poils qui se sont dressés tout droit! Un match incroyable et en plus, l’Argentine gagne aux tirs de barrage», en frissonne--t-il encore.

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Florian Mathieu, 27 ans, joueur du Dynamo de Québec (PLSQ) immigré de France en avril dernier

LE FRÈRE DE LA FEMME DE ZIDANE

Florian Mathieu avait sept ans. Plusieurs détails restent flous dans son esprit, mais pas tout ce orange dont les touristes néerlandais avaient badigeonné le camping de Salles-Curan, dans l’Aveyron, où il passait les vacances en famille.

«J’ai souvenir qu’il y avait énormément de Hollandais. Le camping était orange, c’était fou! Je me souviens aussi qu’au début de la compétition, le Brésil me faisait rêver, les Ronaldo, Roberto Carlos, Cafu, Taffarel, etc. C’était mon équipe favorite, après la France bien sûr», raconte celui qui vient tout juste de s’installer au Québec.

Malgré ce Oranje ostentatoire, le triomphe des Bleus pourrait bien s’être joué au bord du lac de Pareloup, en ce début d’été 1998. Mathieu dévoile ici en première mondiale un fait crucial jusqu’à ce jour inconnu des Français.

«Ma sœur disait à tout le monde dans le camping qu’elle était la femme de Zidane... Peut-être que c’est ça qui lui a porté chance en finale, qui sait?» rigole celui qui est lui-même jeune père de famille.

Zizou, encore et toujours. Héros d’un peuple, un demi-dieu. «Après cette Coupe du monde, on voulait tous jouer comme Zidane. Et en club, tous avoir le numéro 10. Mais moi, mon joueur fétiche était le Brésilien Ronaldo», dit-il.

Après un creux de vague, l’équipe de France semble s’être remplumée avec entre autres l’arrivée de Didier Deschamps, justement le capitaine des champions du monde de 1998, au poste de sélectionneur. «La gagner? Je ne sais pas. Mais pourquoi pas! Ça serait fabuleux, ils ont le potentiel», souhaite Mathieu.

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Michel Mana Nga, 42 ans, employé à la CNESST et entraîneur-joueur du senior AAA de Beauport

DU PARC AUX CHAMPS

«Tu as toujours regardé la Coupe du monde à la télé, tu regardes les matchs sans plus, un peu détaché. Tu ne sais pas vraiment tout l’engouement que ça représente. Mais quand tu le vis en vrai, c’est quelque chose de plaisant. Il y a des gens de partout, c’est toute une expérience.»

Dans la vingtaine, Mana Nga, qui habite Val-d’Oise, dans la région parisienne, déniche des billets pour aller voir un match avec les copains au Parc des Princes. Ce stade loge près de 50 000 spectateurs, une ambiance de feu. La finale, il la regardera tout près des Champs-Élysées.

Comme tout le monde, il admire la figure de proue qu’est Zinédine Zidane, mais suit de très près les faits et gestes de Laurent Blanc, défenseur central comme lui. «Il était très sobre, sortait toujours les ballons proprement. C’est toujours vers ce genre de joueurs que je me dirige. En tout cas, je suis plus Blanc que [Marcel] Desailly», précise-t-il, nommant un autre grand arrière des champions au style opposé.

Les Desailly, Lilian Thuram et autres joueurs de couleur ont donné naissance à cette fameuse équipe «black, blanc, beur» qui a soulevé tous les Français sans exception. «Les gens regardaient les matchs tous ensemble sur les terrasses, on ne dissociait pas! Ça dépassait les clivages qu’on avait l’habitude de voir en France à l’époque.»

Cette année, il a prévenu son patron qu’il risque de s’absenter à quelques reprises dans les prochaines semaines ou de quitter le bureau plus tôt certains après-midi de match.

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Fabien Cottin, 42 ans, responsable de la concentration soccer au Juvénat Notre-Dame de Saint-Romuald et entraîneur-chef du senior AAA féminin de Chaudière-Ouest

MONSIEUR LE GENDARME

Originaire de Vichy, en Auvergne, Fabien Cottin n’était pas parti à la plage en ce mois de juillet. Le jeune homme se trouvait néanmoins à 300 km de la maison. En service militaire obligatoire, quand une telle chose existait encore en France, on l’avait cantonné dans une gendarmerie de Périgueux, au sud-ouest, près de Bordeaux.

«Je préférais être au contact de la population que dans une caserne à nettoyer le fusil 10 fois par jour. Mais je me rappelle que le jour de la finale, j’étais d’astreinte! J’avais essayé de négocier un repos, une permission pour être sûr d’être dans mon canapé devant le match, mais je n’ai pas réussi à l’obtenir.

«Je priais fort pour qu’on ne nous appelle pas pour je ne sais trop quel problème», poursuit-il. «Finalement, j’ai pu voir tout mon match. J’avais le chandail de l’équipe de France sur moi dans la petite salle de repos de la gendarmerie. On a juste été appelés dans la nuit, pour un banal accident de la route.»

Vingt ans plus tard, il avance que l’immense majorité de la population se trouvait devant la télé comme lui. Les rues de Périgueux sont ainsi demeurées désertes pendant le match, et donc sans incident. Les célébrations qui ont suivi sont demeurées bon enfant.

Entraîneur en devenir, Cottin soupesait déjà les choix du sélectionneur Aimé Jacquet, qui avait écarté deux joueurs vedettes en Éric Cantona et David Ginola. Comme Didier Deschamps l’a fait cette année aux dépens de Karim Benzema.

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Samuel Georget, 29 ans, joueur du Dynamo de Québec (PLSQ) et responsable de la concentration soccer à l’École secondaire Samuel-De Champlain de Beauport

DES DESSINS POUR TOUT LE MONDE

Le 12 juillet 1998, jour de la grande finale contre le Brésil. Aussi journée de vacances d’été pour plusieurs Français. Le petit Samuel, neuf ans, profite de quelques semaines avec parents et famille dans les Pyrénées, au sud, à Font-Romeu.

«C’était un grand soir très important. On avait dessiné des drapeaux bleu, blanc, rouge sur des bouts de papier et on les a accrochés dans tous les essuie-glaces des voitures de la rue. C’était très drôle!» se rappelle Georget, 20 ans après le jour parfait.

S’il était jeune, ses souvenirs sont clairs. Chaque Français se souvient où il était cette journée-là. «Ça reste des souvenirs inoubliables, vraiment marquants. Ç’a uni tout le monde. Le foot a toujours été quelque chose de gros en France, mais on n’avait jamais gagné une grosse compétition internationale. C’est devenu l’identité de tous les Français», se remémore-t-il.

Pour le garçon de Pouancé, en Anjou, dans le nord-ouest, c’était «la belle époque. On était tous les chums ensemble à la même école et dans la même équipe du club local». Chez les Georget, le ballon rond est inné. Son père jouait, son grand frère jouait, tous ses oncles et tous ses cousins aussi. «J’ai grandi sur les terrains de foot, on jouait tous», résume-t-il.

Son joueur favori? Qui d’autre que Zinédine Zidane. Georget porte d’ailleurs avec le Dynamo de Québec le même numéro 10 que Zidane endossait en équipe de France. Il voit les Bleus de 2018 atteindre le carré d’as, en Russie. 

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Edmond Foyé, 42 ans, entraîneur-chef du Dynamo masculin de Québec (PLSQ) et directeur technique adjoint de l’Association régionale de soccer de Québec

RENDEZ-VOUS GALANT À SON CORPS DÉFENDANT

Edmond Foyé a regardé la finale en amoureux, avec la belle Gwenaelle. Collés dans une petite chambre des résidences de l’Université de Nantes. Charmante compagnie que d’aucuns lui envient encore aujourd’hui, 20 ans de vie commune, un mariage et trois enfants plus tard.

Mais lui ne voulait pas être là. Ou plutôt, il aurait préféré être ailleurs. «J’avais reçu une proposition intéressante pour rejoindre un championnat américain et j’ai eu une grosse blessure qui m’a empêché d’y aller. Je pensais d’abord simuler une blessure pour pouvoir quitter mon club, mais je me suis réellement blessé. Et mon entraîneur a su que je voulais simuler une blessure, donc le club a pensé que je faisais exprès et ils m’ont viré! Mon plan s’est retourné contre moi», se remémore-t-il en riant.

L’orgueil et la bonne humeur en ont pris un coup. «J’étais tellement vexé que le jour de la finale, je ne voulais pas sortir», admet-il. La présence de sa chérie à ses côtés a adouci son malheur, le sacre des Bleus lui redonnant finalement le sourire. Le couple est ensuite sorti faire la fête.

Ivoirien de naissance, Foyé a vécu durant ce Mondial «l’une des premières fois où j’étais heureux d’appartenir à ce pays» qui l’avait accueilli à l’âge de six ans. «Il n’y avait aucune discrimination. Tout le monde se prenait dans les bras, c’était exceptionnel! C’est l’une des premières fois où j’ai vécu une unité en France», conclut le Québécois d’adoption.