Charles Philibert-Thiboutot aux Jeux panaméricains à Toronto en 2015
Charles Philibert-Thiboutot aux Jeux panaméricains à Toronto en 2015

Cap sur Tokyo 2021

Dans un monde sans COVID-19, cela ferait déjà une semaine que l’on acclamerait les athlètes et suivrait avec intérêt le tableau des médailles des Jeux olympiques de Tokyo. Prévus initialement pour démarrer le 24 juillet, les JO auront lieu en 2021. Le Soleil s’est entretenu avec des Olympiens québécois qui auraient dû se trouver à Tokyo cette semaine pour connaître leur état d’esprit.

À 28 °C et un taux d’humidité de plus de 70 %, la chaleur tokyoïte de cette semaine aurait enveloppé les performances des athlètes olympiques venus des quatre coins du monde. Mais les JO sont désormais prévus l’année prochaine et plus personne ne peut rien y faire. «C’est sûr que ça fait quelque chose, admet l’entraîneur de l’équipe canadienne de canoë-kayak Frédéric Jobin. L’autre jour à l’entraînement, on a remarqué que normalement, on serait sur place actuellement.»

Mais ce moment un peu triste s’est rapidement effacé. Pour l’entraîneur, les athlètes sont très résilients et ont de grandes capacités d’adaptation. «Au lieu de s’apitoyer sur leur sort, lors de l’annulation, ils se sont rapidement tournés vers leur nouvel objectif qui est dans 12 mois», indique-t-il.

Le Canada a été le premier pays à signifier aux organisateurs des JO de Tokyo qu’il n’enverrait pas une délégation pour 2020. «Ça a été une décision très difficile, mais soutenue unanimement par les athlètes», relate le porte-parole du comité olympique canadien, Photi Sotiropoulos. Quarante-huit heures plus tard, le report des JO était confirmé.

Le spécialiste québécois du 1500 m en athlétisme, Charles Philibert-Thiboutot, a aussi fait partie des partisans du report des compétitions. «Avec la pandémie, ça ne faisait aucun sens que les jeux aient lieu, c’était surtout ça qui m’inquiétait», dévoile l’athlète.

Un an de sacrifices de plus

L’horloge qui trône devant la gare de Tokyo faisant le décompte avant le début des festivités a donc été remise à zéro, et il reste un peu plus de 300 jours. «Plusieurs athlètes sont déçus, car pour certains c’étaient probablement leurs derniers Jeux olympiques, commente M. Sotiropoulos. Ils vont avoir des décisions difficiles à prendre dans les prochains mois.»

Un an de plus qui représente autant de sacrifices de plus. L’équipe nationale de canoë-kayak pilotée par Frédéric Jobin s’entraîne six mois par année en dehors du pays. Pour l’un des vétérans de l’équipe, le champion du monde en 2014 et en 2015 au 200 m, Mark De Jonge, 35 ans, Tokyo 2020 représentait ses derniers Jeux. «Avec une femme et un enfant, quand tu t’attends à ce que ta carrière sportive se termine dans quelques mois et qu’au final tu repars pour un an de plus, c’est compliqué, explique son entraîneur Frédéric Jobin. C’est beaucoup de sacrifices, dans son cas surtout sur le plan familial.»

L’insécurité, plus particulièrement au niveau des performances, touche l’ensemble des athlètes, tous âges confondus, assure Jobin. «Vais-je être au top de ma forme dans 12 mois? C’est sûr qu’il y a ce questionnement», confie l’entraîneur.

Le comité olympique canadien offre le programme Plan de match pour soutenir ses athlètes, qui peuvent passer par des moments difficiles. C’est un programme qui touche aussi à la préparation physique et mentale. Plusieurs webinaires ont été organisés pendant le confinement, dont le plus suivi a été celui de l’astronaute canadien Chris Hadfield, dans lequel il a abordé sa préparation à sa mission dans l’espace et sa façon d’envisager ce défi.

Une année pour être meilleur

Pour certains, le report devient une année de plus à s’entraîner pour être encore meilleur pour 2021. C’est le cas de Charles Philibert-Thiboutot. Plus souvent blessé qu’à son tour les années précédentes, l’athlète peut reposer son corps grâce à cette période de plus qui s’offre à lui, et repartir à zéro. «C’est vraiment un reset, indique-t-il. J’ai eu plusieurs blessures et parfois on tournait les coins ronds pour être prêt, en deux mois, pour des compétitions mondiales. Là, j’ai eu le temps de me soigner et de m’entraîner progressivement. Je le vois d’un bon œil.»

Sans compétition en vue jusqu’en décembre, il peut s’entraîner avec moins de pression, prendre moins de risques et il dit avoir ramené une importante dose de plaisir dans sa routine. «Je vois les choses différemment maintenant, explique Charles Philibert-Thiboutot. J’ai même intégré d’autres sports à mes exercices sportifs, avec le tennis, le golf ou le basketball.»

L’athlète de 29 ans envisage cette période avec beaucoup d’espoir. Son objectif : le top 12 pour accéder à la finale de sa discipline. Ensuite, tout peut arriver.

Avec une équipe dont la moyenne d’âge oscille autour de 24 ans, Frédéric Jobin voit ce report positivement. «Ça laisse le temps aux jeunes de combler le retard qu’ils pourraient avoir sur des athlètes plus matures», fait-il remarquer.

Revoir sa stratégie

Pour les entraîneurs, le report a signifié l’adoption de nouvelles démarches. Au canoë-kayak, l’entraîneur a son plan pour chaque athlète, établi sur quatre ans. Un programme entrecoupé chaque année par les championnats mondiaux, avec comme apothéose les JO. L’idée du plan est d’arriver au sommet de la forme de chaque athlète à la quatrième année. Mais cette cinquième année vient jouer les trouble-fêtes. «On est retourné à la planche à dessin, car sinon on aurait frappé un mur», image Frédéric Jobin. L’entraîneur a choisi d’adapter sa vision en prenant cette année qu’offre le report comme une période à part entière, avec une planification qui lui est propre.

Pour le comité olympique canadien, le report pose un casse-tête différent : celui de faire face à deux JO en six mois. Car après Tokyo en 2021, le comité national aura à se préparer aux JO d’hiver de Beijing, en février 2022 — si la COVID-19 n’est à ce moment-là qu’un mauvais souvenir.