Daniel Biman et Mohamad Kadijase sont affrontés dans un combat de chessboxing à Berlin en décembre.

Au chessboxing, échec et mat pour éviter le KO

BERLIN — Torse nu, protection dentaire encore en bouche mais quelque peu groggy, Thomas Cazeneuve exulte après sa victoire par échec et mat lors d'un combat de chessboxing à Berlin, capitale mondiale de cette discipline.

Autant futé aux pions qu'aux poings, ce consultant en recrutement a eu besoin de sept rounds alternant successivement les séances d'échecs puis de boxe pour l'emporter sur son adversaire ukrainien. Le tout entouré d'une abondante foule de curieux venue admirer plusieurs combats d'exhibition de ce nouvel opus de l'«intellectual Fight Club».

«C'était mon combat le plus difficile, avec un adversaire très complet qui m'a bien usé, surtout à la boxe. Mais j'ai tenu grâce à mon mental», se réjouit, visage rougi, le Français de 24 ans.

Les règles: deux athlètes s'affrontent successivement aux échecs puis à la boxe anglaise. Au total, onze rounds de trois minutes chacun sur un ring.

Casque sur les oreilles pour isoler les sportifs des cris du public, ils débutent leur rencontre sur l'échiquier. Au son du gong, les athlètes enfilent gants et protection dentaire pour s'échanger les coups de poings... Avant de reprendre leur affrontement aux échecs.

La partie se gagne par échec et mat, KO ou en cas de dépassement par l'adversaire des 18 minutes prévues pour les échecs.

Et un chessboxeur n'est opposé qu'à des athlètes de niveau comparable dans les deux disciplines.

«Homme suprême»

«Vous devez être bons dans les deux disciplines, ce qui est très compliqué! Mais c'est sûr qu'il ne faut pas avoir peur de se prendre des coups», prévient le Néerlandais Iepe Rubingh, organisateur de compétitions de chessboxing.

La plus grosse difficulté ? La lucidité. Car au fur et à mesure des rounds de boxe, le rythme aux échecs baisse drastiquement. Sans compter les gouttes de sueur qui dégoulinent sur le plateau: se concentrer à nouveau relève alors de la gageure.

Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, «60% des victoires se font aux échecs, contre 40% à la boxe», poursuit le Néerlandais de 43 ans au look d'éternel étudiant.

Grand amateur d'échecs, M. Rubingh proposa en 2002 à un ami après une partie sans vainqueur dans un bar d'Amsterdam de se départager en boxant. «L'idée était née. Mais nous étions sobres!», précise-t-il.

L'inspiration lui vint à la lecture de la bande dessinée d'Enki Bilal Froid équateur (1992): dans l'un des épisodes de la Trilogie Nikopol, le dessinateur imaginait ce sport dans le contexte d'un Paris futuriste déshumanisé et corrompu.

«Dans mon récit, où il est question d'une société obsédée par l'excellence et la réussite, limite fascisante, le personnage principal se demande dans quel sport il peut affronter son adversaire. Aux échecs, sublimant l'intelligence, répond alors la boxe, ce noble art», explique à l'AFP l'auteur français.

«Réunis, ces sports allient les plus belles capacités de l'humain pour en faire une espèce d'homme suprême», estime-t-il.

Contacté plus tard par le fantasque Rubingh qui cherchait à lui rendre hommage, il raconte avoir trouvé «assez drôle que cette idée potentiellement absurde devienne réelle».

Humain vs machine ?

Les chessboxeurs, aux profils disparates, ne prennent pas, eux, leur sport à la légère.

L'Allemande Alina Rath, 29 ans et comptable, est membre d'un club d'échecs depuis 20 ans. Si elle boxe seulement depuis août, elle a aussi cinq ans d'arts martiaux mixtes (MMA) derrière elle.

«Le chessboxing casse les clichés de l'abruti qui ne sait que frapper face au faiblard pur intellectuel», dit-elle, tout en se définissant «plus en (Garry) Kasparov que (Mike) Tyson», en référence à la légende soviétique des échecs et au célèbre boxeur américain.

S'il reste un sport confidentiel, le chessboxing s'est néanmoins mondialisé: quelque 3.500 adeptes se répartissent dans 11 fédérations allant de la Grande-Bretagne à l'Iran en passant par la Russie ou l'Inde.

Quant à Berlin, où est né en 2004 le premier club au monde et qui abrite aujourd'hui le siège de la WCBO (la World Chess Boxing Organisation), des combats d'exhibition sont régulièrement organisés.

«Notre objectif cette année est de créer une ligue professionnelle financée par des investisseurs et des partenaires», explique M. Rubingh qui rêve même de voir la discipline aux JO-2024 à Paris.

Autre projet fou, il a lancé un appel aux compagnies robotiques pour réaliser le rêve «du combat de l'homme contre la machine» de l'auteur soviétique de science-fiction Isaac Asimov.

Si ce rêve se réalise, «je me battrai contre un robot doté d'une intelligence artificielle, beaucoup plus fort que nous aux échecs mais encore relativement faible question réflexes», avance-t-il.

«Chaque année, je défierai le meilleur des robots et ma victoire sera à chaque fois plus compliquée car ils s'amélioreront. Jusqu'à ce que je perde, d'ici cinq ans. Alors la machine aura définitivement pris le dessus sur l'humain», prophétise-t-il, se voyant déjà, un brin mégalo, combattre pour un million de dollars sur Time Square.