Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.

Vieillir en santé : une leçon à tirer de la pandémie

John Muscedere
John Muscedere
Directeur scientifique et pdg du Réseau canadien des soins aux personnes fragilisées
Article réservé aux abonnés
POINTS DE VUE / Le mois dernier, alors que l’attention du monde entier était braquée sur les bouleversements politiques et la deuxième vague fulgurante de la pandémie, une proclamation de grande importance est passée dans l’ombre. En effet, l’Assemblée générale des Nations Unies a déclaré que la période 2020-2030 sera la Décennie pour le vieillissement en bonne santé, lançant ainsi un appel à l’action mondiale et concertée pour favoriser la santé et le bien-être du milliard de personnes de plus de 60 ans dans le monde au cours des dix prochaines années.

Contrairement à une idée fausse très répandue, le vieillissement à lui seul n’est pas ce qui marginalise les personnes âgées : le coupable est plutôt la fragilisation. Or, si le vieillissement est inévitable, la fragilisation, elle, ne l’est pas.

On définit la fragilisation comme étant l’état d’une personne dont la santé et les fonctions sont diminuées, ce qui survient souvent avec le vieillissement. La fragilisation augmente la vulnérabilité aux maladies, ce qui peut entraîner la nécessité d’interventions et de soins de santé plus intensifs et coûteux. Aujourd’hui, 1,6 million de Canadiens vivent avec une forme ou une autre de fragilisation. Dans dix ans, ce chiffre atteindra les 2,5 millions.

Cette pandémie que nous traversons ainsi que toutes les contraintes qui nous sont imposées nous ont tous fait vieillir. La crise met également en évidence certains des facteurs qui peuvent entraîner la fragilisation : la solitude et l’isolement, la perte d’une vie structurée et régulière, le stress mental et émotionnel, l’épuisement physique, la perte de liberté et de maîtrise, la perturbation des habitudes liées à l’alimentation et au sommeil, la prise de poids, la perte musculaire, le report des rendez-vous médicaux pour éviter le risque d’exposition au virus, etc.

En réaction à cette pandémie, il nous faut adopter, aujourd’hui et dans les années à venir, de solides politiques pour assurer que les gens vieillissent en bonne santé ainsi que des stratégies pour lutter contre les facteurs qui contribuent à la fragilisation.

La majorité des décès liés à la COVID-19 au Canada à ce jour sont survenus chez des personnes âgées de plus de 70 ans. C’est une statistique alarmante qui, lorsqu’elle n’est pas nuancée, peut empêcher de bien comprendre ce groupe d’âge et ses capacités.

Les médias n’ont pas cessé de nous parler de la vulnérabilité des personnes âgées au début de la pandémie, ce qui a malencontreusement encouragé l’âgisme. Certaines personnes – les plus extrêmes – ont conclu à tort que l’économie n’avait pas à s’arrêter juste pour empêcher le virus de tuer les membres les plus âgés de la société : après tout, c’est le groupe démographique qui contribue le moins, non ?

Non. C’est un point de vue profondément erroné, tant sur le plan moral qu’économique.

De plus en plus, par choix ou par nécessité, les Canadiens âgés en bonne santé continuent de travailler au-delà de l’âge conventionnel de la retraite. En 2010, 14 % des personnes âgées de 55 ans et plus étaient toujours actives sur le marché du travail. Et d’ici 2031, ce chiffre devrait presque doubler.

Plus récemment, nous avons également vu des travailleurs de la santé expérimentés risquer leur vie en sortant de leur retraite pour aller travailler au front.

Par ailleurs, le travail non rémunéré de ce groupe d’âge n’est souvent pas reconnu. Les compétences et connaissances accumulées tout au long de leur vie sont mises à contribution pour recueillir des fonds pour des projets ou organismes communautaires ou pour coordonner des activités, garder des enfants, entraîner des équipes sportives ou encore transmettre des connaissances et des compétences aux plus jeunes. Le pire, c’est que nous balayons ces compétences du revers de la main et omettons de mettre en place des façons de mieux tirer profit de toute cette expérience.

Selon Statistique Canada, en 2013-2014, 36 % des personnes âgées ont fait du bénévolat. Une personne âgée de 65 ans et plus fait en moyenne 223 heures de bénévolat par année, soit bien plus que la moyenne nationale de 156 heures. En 2012, les baby-boomers et les personnes âgées ont fait un milliard d’heures de bénévolat.

Ce soutien informel est un cadeau à la collectivité, et cela est particulièrement vrai dans les régions rurales du Canada où la perte d’un aîné engagé envers sa communauté laisse souvent un vide social irremplaçable.

Sur le plan économique, les Canadiens âgés de 65 ans et plus ont de l’argent à dépenser. Beaucoup continuent de bénéficier des régimes de retraite fondés sur le revenu et des politiques sociales et financières progressistes pour aînés mises en œuvre à la fin du XXe siècle.

Les Canadiens âgés constituent un pilier économique qui risque de s’effondrer en l’absence d’initiatives pour encourager un vieillissement en bonne santé qui aideraient les gens à rester actifs et engagés envers leur collectivité.

L’année qui vient de se terminer nous a donné une précieuse leçon sur l’importance d’entretenir notre capacité fonctionnelle en ce qui concerne le sort des personnes âgées. Passons de la théorie à l’action. Il serait dans l’intérêt de tous de se concentrer maintenant sur les moyens de prévenir la fragilisation en investissant dans des politiques qui assurent un vieillissement en bonne santé à tous les Canadiens.

* John Muscedere est aussi professeur à l’école de médecine de l’Université Queen’s et intensiviste au Centre des sciences de la santé de Kingston