Doug ford, premier ministre ontarien

Une professeure se vide le coeur

OPINION / À Doug Ford, Premier ministre de l’Ontario,

Je vous adresse la parole aujourd’hui même si je sais que mes propos ne se rendront jamais à vous. Je ne suis qu’une jeune enseignante qui, selon vos dires, se la coule douce trois mois par année. Je suis de surcroît Franco-Ontarienne, alors on s’entend que mes chances d’attirer votre attention sont passées de minces à nulles en quelques secondes seulement.

À la suite de vos propos du 16 avril, je me permets de mettre les points sur les I et les barres sur les T, comme on dit en bon français. Vous ne pouvez malheureusement pas saisir le sens de mes mots, mais si mon texte arrive à démystifier certaines informations auprès d’une seule personne dans notre belle province ou ailleurs, je considérerai cette démarche comme une victoire. Ça fera toujours bien ça de gagné.

Commençons par le commencement. Ni les enseignants ni les syndicats qui les représentent n’ont envie de se battre avec vous et votre gouvernement, tel que vous le clamez haut et fort. C’est mal nous connaître que de nous accuser de vouloir aller en guerre et mettre en péril l’éducation de nos «pauvres étudiants», comme vous aimez les appeler. En fait, c’est de la petite politique de basse classe de créer des victimes et de dévier l’attention des enjeux réels, soit les coupures que votre gouvernement a choisi de faire en éducation.

Vrai, les élèves seront pénalisés. Mais pas parce que les enseignants considèrent potentiellement aller en grève — et comprenez que personne n’a donné d’avis de grève alors que les négociations ne sont même pas commencées. Mettons les choses au clair une fois pour toutes. Imaginez-vous donc que les professeurs ont d’autres chats à fouetter que d’aller piqueter pour sauver ce qu’il reste de leur réputation. Si grève il y a, ce sera pour de bonnes raisons. Si ça ne fait pas votre affaire, vous pourrez toujours mettre sur pied une ligne de dénonciation des enseignants. Vous aurez déjà pris le tour, de toute façon.

Vrai, les élèves seront pénalisés. Imaginez-vous donc qu’en augmentant la moyenne des élèves par classe à 28, on pourrait voir les chiffres grimper à plus de 40 élèves par classe. Quarante élèves ! En 75 minutes par période au secondaire, ça laisse moins de deux minutes par élève par jour. Je veux bien être créative, mais j’aurai besoin que vous m’enseigniez comment arriver à connaître, enseigner, accompagner, aider, en plus d’être bienveillante face à chacune de ces 40 âmes-là que vous me confierez. Et les cours en ligne obligatoires, ce n’est pas une solution viable. Ah pis aussi, pouvez-vous me dire où est-ce qu’on est censé les mettre, ces élèves-là? On ne peut toujours pas les corder un par-dessus l’autre dans nos belles roulottes portatives déjà trop petites? J’aimerais bien vous voir, vous, gérer les hormones de 40 adolescents qui se touchent de tout bord tout côté!

Vrai, les élèves seront pénalisés. Mais pas parce que les enseignants n’ont pas à coeur leur réussite. Les élèves seront pénalisés parce que vos nouvelles mesures visent à économiser des sous plutôt qu’à développer les compétences de nos enfants. Qu’on parle de la grosseur des classes, de l’obligation de suivre des cours en ligne ou encore des coupures dans les programmes divers qui viennent en aide aux élèves à besoins, c’est à la relève de notre belle province, celle que vous déclarez être «en plein essor», que vous enlevez des privilèges. Pas aux enseignants.

Vous m’excuserez, mais c’est d’avoir du front tout le tour de la tête que d’affirmer que «les professeurs ont un bon emploi». Vous qui êtes apparemment si fort en maths, faites le calcul. Vous verrez que lorsqu’on soustrait de mes trois mois de congé — je ne sais pas d’où vient le troisième mois, soit dit en passant — le temps de préparation, la planification des leçons, la correction des travaux, les suivis aux parents, les rencontres avec les élèves, les réunions, les conseils de gestion, les formations professionnelles, les parties de volleyball, les voyages de ski, les clubs d’échec et les concours de poésie, il me reste juste des pinottes, comme on dit chez nous.

Soyons clair, j’adore mon travail. Surtout, j’adore mes élèves. Mais je refuse d’être traitée comme une personne paresseuse qui prétend que tout lui revient de droit. Et vous, chers parents, je vous implore de réfléchir longuement à ce que vous souhaitez pour l’avenir de vos enfants. Et s’il vous plaît, ne tombez pas dans le piège des vacances-pas-tant-méritées. Je vous assure qu’aucun enseignant, aucun vrai, ne choisit cette profession pour les congés.

Bref, mettez donc vos culottes, M. Ford, assumez vos décisions et arrêtez de ternir la réputation des enseignants qui se désâment pour notre belle jeunesse. Tant qu’à y être, venez-donc faire un tour dans ma salle de classe. Peut-être que ça vous clouera le bec.

Jessica Bowman, Orléans