Le ministre Lionel Carmant

Une main tendue au ministre Carmant

OPINION / Depuis la mort tragique d’une fillette à Granby, on a beaucoup parlé de la Protection de la jeunesse, de ses ratées, du manque de personnel, des effets de la réforme de la santé et des services sociaux. Les maisons d’aide et d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale constituent un observatoire privilégié des difficultés du système supposé protéger les plus vulnérables, nos enfants. Et comme plusieurs l’ont dit, le problème n’est pas nouveau, mais il s’est accentué ces dernières années.

En 2007, la Loi sur la protection de la jeunesse intégrait l’exposition à la violence conjugale parmi les traumatismes psychologiques pouvant mener à un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Les intervenantes des maisons, qui constataient, depuis plusieurs décennies, l’impact ravageur de la violence conjugale sur les enfants, avaient espoir que cette nouvelle mesure permettrait de les protéger et de soutenir leurs mères qui utilisent toute une panoplie de stratégies pour assurer leur sécurité.

L’espoir a été de courte durée. 

Rapidement, les intervenantes ont constaté que les signalements des femmes victimes de violence conjugale, qui sollicitaient l’aide de la DPJ pour soustraire leur enfant au contrôle coercitif de leur père, n’étaient pas retenus. On laissait madame seule responsable de protéger son enfant. Ou tout au contraire, on menaçait des femmes qui ne quittaient pas immédiatement leur conjoint de leur enlever leurs enfants, alléguant qu’elles exposaient ces derniers à la violence conjugale. Le père, l’auteur de la violence, n’était pourtant pas inquiété ni soumis à quelque condition que ce soit. Dans d’autres cas, on demandait à la femme violentée de participer à des séances de médiation avec le père ou de participer à l’élaboration conjointe d’un plan d’intervention. Ce qui est totalement contre-indiqué en présence de violence conjugale. Parfois, on allait même jusqu’à demander à des femmes, qui avaient porté plainte contre leur conjoint et obtenu une ordonnance de garder la paix, de cesser de signaler les manquements à cette ordonnance, pour ne pas nuire au lien père-enfant. Confusion entre désir de protection des enfants par les mères et comportements d’aliénation parentale, absence de prise en compte de la poursuite de la violence après la séparation, constituaient d’autres problèmes trop souvent constatés.

Alertée par l’ampleur du problème, fin 2011, notre association demandait au ministère québécois de la Santé et des Services sociaux (MSSS) de mettre sur pied un groupe de travail sur les difficultés d’application de la Loi de la protection de la jeunesse en matière de violence conjugale. Ce groupe a été créé et a remis son rapport à l’hiver 2015. Bien que plus timide que nous l’aurions souhaité, il contenait des recommandations qui auraient pu être porteuses de changement. De notre côté, au Regroupement, nous misions sur des activités de rapprochement entre les ressources spécialisées en violence conjugale et les Centres jeunesse. Fin 2015, nous acheminions à toutes les maisons d’aide et d’hébergement du Québec une trousse d’outils contenant des activités de sensibilisation, de formation et de concertation à proposer aux Centres jeunesse.

Mais, tout cela se passait en 2015, en pleine réforme de la santé et des services sociaux. Le rapport du groupe de travail est donc resté sur les tablettes. Bien des maisons qui ont tenté de prendre contact avec les responsables de la protection de la jeunesse ont vu leurs efforts anéantis par le jeu de chaise musicale auquel nous avons assisté dans le réseau. Personne dans les nouveaux CISSS ou CIUSSS n’était là pour recevoir leur offre de collaboration.

Mais les maisons sont toujours disposées à partager leur expertise. Et des pistes de solutions existent : réunir à nouveau le groupe de travail, mettre en œuvre les recommandations de 2015, évaluer la nécessité d’en formuler d’autres, former massivement le personnel de la protection de la jeunesse à la violence conjugale. Le Regroupement tend la main au ministre Carmant pour donner suite à ce travail.

Louise Riendeau, coresponsable des dossiers politiques au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale.