Sébastien Brottet-Michel et Robert Lepage en répétition pour la pièce «Kanata», en février dernier.

Un point noir au théâtre, 44 ans avant «Kanata»

Loin du Québec, le débat autour de «Kanata», la pièce de Robert Lepage, ranime certains souvenirs. Souvenirs à la fois personnels et pertinents aux enjeux que confronte le théâtre. Tant au Québec qu’ailleurs au 21e siècle.

C’était en 1974. Des acteurs avaient été recrutés à partir des divers pays francophones du monde. Ils venaient du Sénégal et de Belgique, du Cameroun et du Liban, de Madagascar et de Tunisie, du Mali et de France… J’avais eu le privilège d’être retenu comme l’acteur représentant l’Ile Maurice. Le lieu où convergent les membres de cette troupe improvisée : l’Université Laval, au Québec. Le cadre de l’atelier international : la Superfrancofête. C’était le titre un peu excessif que les organisateurs avaient retenu pour un festival international de grande envergure. Le Canada s’engageait fermement dans l’action culturelle francophone. Il fallait faire les choses différemment. Une touche nord-américaine était donc naturelle. Tout était magnifié. L’évènement fort bien planifié et généreusement financé par le pays organisateur et la province s’avéra un super succès. Unique peut-être.

Il y eut un seul point noir. Sans jeu de mots…

L’atelier de théâtre avait été envisagé comme le clou de l’événement. D’où les neuf semaines accordées aux créateurs de la scène. Le reste des festivaliers devait faire le déplacement durant un maximum de deux semaines. Le metteur en scène français retenu pour diriger l’atelier était Claude Regy. Celui-là même qui osait des innovations au niveau des dramaturges (Marguerite Duras), des interprètes (Gérard Depardieu) et du langage théâtral du 20e siècle en milieu parisien. Le texte retenu pour inspirer cette expérience québécoise : Les Nègres de Jean Genet.

Des acteurs venus de France et ceux du Canada apportaient le poids de leur expérience professionnelle aux pratiques théâtrales des pays plus jeunes de la sphère francophone. Les techniques employées pour cimenter une telle variété de cultures, de personnalités et de physiologies orientèrent le projet vers un spectacle original, digne de l’évènement. Le succès de l’opération devait se mesurer au niveau de la cohésion, du jeu d’ensemble et de l’intégration artistique. Sanction ultime attendue : l’approbation du public. Le titre retenu pour signifier que ce n’était qu’une adaptation libre : Nègres. Le metteur en scène avait ouvert les voies aux courants du monde du théâtre contemporain (Le Living Theatre) et de celui des Afro-américains des États-Unis (George Jackson).

Avec une palette formée surtout d’interprètes africains, les promesses étaient grandes de réussir une fusion révélatrice. Sauf que la politique se mit à paniquer… Les répétitions reçurent des visites impromptues. Soudain, d’étranges personnages longeaient les couloirs en ignorant les comédiens. Des pressions parvenaient des ambassades, intimidant les ressortissants nationaux. Pire : de Paris, le secrétariat de la francophonie manifesta sa désapprobation, à mesure que le projet théâtral parvenait à son objectif : une création. La tension déborda dans la presse et les activistes du Québec se jetèrent dans la mêlée pour démasquer ce qui leur semblait un paradoxe flagrant…

La liberté d’expression serait-elle compromise dans l’univers francophone? La dynamique culturelle tant valorisée par le mouvement francophone était-elle sujette à l’auto-censure? Le spectacle-rituel ou explosait la vitalité africaine ferait-il peur? Réflexe néocolonial? Le public nord-américain se sentirait-il gêné par le titre inspiré de Genet? L’on ne saura jamais les causes de la controverse.

Le spectacle parvint jusqu’à la veille de la répétition générale. En tant que directeur du projet, Claude Régy poussa la résistance jusqu’à une représentation réservée à la presse. Ce fut le seul et unique filage en présence d’un public. Au lieu d’une première fort attendue, ce fut le triste défilé au flambeau des québécois mécontents du spectacle avorté… Le grand public québécois n’eut jamais l’occasion d’assister à la grande messe théâtrale à la cathédrale du campus de l’Université Laval. Les comédiens durent se contenter d’un travail de création intense mais non-abouti, dans un climat de confusion et de frustration…

À ce jour, je conserve une coupure de La Presse de Montréal, où apparait ma photo sur le plateau de Nègres. Que mon nom ne soit pas précisé atteste d’une œuvre réussie et assez avancée pour saisir sur pellicule le personnage et non l’acteur sous le costume. En 1974, cette production internationale avait placé haute la barre, afin de pousser d’un cran les audaces du théâtre dit d’avant-garde. Grâce à Nègres (et grâce au théâtre), un étendard porteur de formes et d’idées nouvelles aurait-il porté la francophonie artistique vers d’autres horizons?

Modestement et personnellement, je reconnais que la Superfrancofête au Québec est restée, néanmoins, une expérience parmi les plus marquantes de ma vie d’artiste. Au point que j’ai entrepris de dégager un prolongement de ce travail théâtral, au bénéfice de mes compatriotes et de l’art théâtral.

Je ne peux donc que me réjouir, 44 ans plus tard, que les Québécois restent vigilants sur les grandes questions affectant la création théâtrale, la liberté d’expression et le souci de vérité en termes de représentation d’un monde pluriel.

Daniel Labonne, dramaturge et écrivain
Croydon, Angleterre

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Daniel Labonne est l’auteur de Théâtre Matrice, un essai-mémoire sur une recherche appliquée à l’Île Maurice et de la pièce de théâtre KOKIBONER ou Le Caillou, une pièce a deux personnages dont l’action a lieu au Québec et ailleurs…