Selon les auteurs de cette lettre, les aînés du Québec ne sont pas perçus comme une priorité par le gouvernement.
Selon les auteurs de cette lettre, les aînés du Québec ne sont pas perçus comme une priorité par le gouvernement.

Un docteur à chapeau, des lunettes roses en moins

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
OPINION / Après ma première année sur les bancs d’école, je m’étais inscrite à un programme pour étudiants en médecine, dans les régions du Québec. On devait y faire de l’observation des milieux de soins, pendant l’été.

Évidemment, le but c’était de nous donner le goût de retourner éventuellement y travailler, bien qu’on n’avait pas besoin de me tordre un bras, à moi, pour revenir en Haute-Gatineau, là où j’avais grandi. Je n’avais pas besoin d’être convaincue non plus de la belle médecine qui s’y pratiquait, et de l’humanité incroyable des professionnels de la santé qui y travaillaient.

J’ai donc passé le plus gros de mon été, cette année-là, au CHSLD Foyer Père-Guinard, à Maniwaki. Et bien que j’ai pu observer des médecins, j’ai surtout aidé des préposés et les responsables des activités sociales. J’ai dansé avec les patients. J’ai jasé, de tout et de rien. On a plié des débarbouillettes. Une fois on a même organisé une sortie, pour aller marcher le long de la rivière d’en face, et on y a pêché. On faisait des pique-niques. On mangeait ensemble. On prenait notre temps.

On prenait le temps, d’être ensemble, avant.

J’avais toujours des anecdotes à raconter, après mes journées. Je me suis liée d’amitié avec le personnel... et plusieurs résidents âgés. J’aimais tant la petite dame, toujours dans l’entrée, assise dans son fauteuil roulant. Elle m’attendait le matin. J’avais toujours hâte de la voir.

Inévitablement, certains résidents se sont envolés pendant l’été, avec le vent chaud et humide... un vent qui aura tenté de sécher plus d’une larme, sur mes joues de jeune apprentie. Je pouvais jouer aux cartes avec un résident un jour... et assister le médecin de la résidence pour constater son décès, la semaine suivante. Ça faisait beaucoup de chapeaux à porter, pour la jeune femme que j’étais.

Mais on m’a toujours dit que j’avais une tête à chapeaux. Et encore aujourd’hui, je me rends au travail avec mon chapeau de cow-boy, sur la tête. C’est le seul chapeau apparent, mais il y en a beaucoup d’autres, en dessous.

Alors au final, j’aurai énormément appris, à force de côtoyer nos aînés d’aussi près. Et cet été-là aura changé ma vie... et probablement aussi pesé très lourd dans la balance de mon orientation professionnelle.

Près d’une quinzaine d’années plus tard, je pratique la médecine familiale auprès d’une population majoritairement âgée... que j’accompagne à la maison, en soins palliatifs. Je les accompagne du mieux que je peux, avec toute ma médecine... et toute mon humanité. Et vous savez quoi? Je les aime. Et je les pleure encore, mes patients, même après quinze ans dans le système. Et je sais qu’ils le savent. Qu’ils le sentent. Et lors de leur dernier envol, je leur murmure souvent, à quel point ce fut un honneur, pour moi, d’avoir été leur docteur.

Et pour saisir l’importance de ce que j’ai à vous dire, aujourd’hui, je devais vous mettre en contexte. Je devais vous raconter un bout de mon histoire... pour que vous puissiez saisir à quel point, celle de la vieillesse québécoise compte, à mes yeux.

Car depuis qu’on les a ouverts, mes yeux, lors du premier été de ma médecine, ils n’ont cessé de voir la richesse qui réside au fond du regard de nos aînés... bien que trop souvent oubliée.

Ils ont été oubliés, nos aînés.

Hier, le gouvernement annonçait que nous avions franchi le millier de décès, dont près de 90% ont 70 ans et plus. On nous martèle, depuis des jours, le caractère prioritaire de la situation dans nos CHSLD. « Nos aînés sont notre priorité. »

Permettez-moi d’en douter.

Sans embarquer dans les détails, je dirai simplement que les soins à domicile, tout comme les CHSLD, sont les petits enfants pauvres et oubliés du système. Bien qu’il semble évident qu’ils constituent un moyen efficace d’éviter des consultations à l’urgence et des hospitalisations, la vérité c’est que le personnel est manquant, moins payé et que les volontaires se font rares. Et bien que mes précieux soins à domicile représentent, à mes yeux, la plus belle médecine du monde, la vérité c’est que le système s’est assuré, au fil des ans, que ça demeure une médecine peu attrayante, pour plusieurs. Et ce n’est pas bien différent, en CHSLD.

Et la crise actuelle n’y fait pas exception, peu importe le nombre de fois où on entend nos élus nous répéter que nos aînés sont notre priorité. La vérité, c’est que les CHSLD sont sous-protégés. Qu’on a sorti les équipements de protection, pour les envoyer dans les milieux de soins aigus. Et nous avons fait du bon travail, dans un sens, car en aplatissant la courbe communautaire, nous avons réussi à épargner quand même nos urgences et nos hôpitaux.

Mais là, on nous dit que l’urgence sanitaire, elle est dans les résidences pour aînés. Que la courbe dans les CHSLD est beaucoup plus abrupte, différente, de celle que nous avons aplatie.

Alors c’est le temps de les protéger comme du monde, nos centres pour aînés.


« Ils ont été oubliés, nos aînés. [...] Nos aînés ne sont pas perçus comme une priorité. »
Dre Cynthia Lauriault

J’ai la gorge qui serre, chaque fois que j’entends un collègue me raconter qu’on lui a dit, pas plus tard qu’il y a deux ou trois semaines, de ne pas porter de masque, en CHSLD. Ou bien de garder le même toute la journée, plus récemment. Et finalement cette semaine, quand on me dit qu’on refuse l’entrée de mes collègues, venus prêter main-forte, parce qu’ils portent leurs propres équipements personnels de protection, comme un N95 ou un P100, pour dire quelque chose. «Il ne faut pas créer de panique.»

Et malgré les questionnements et inquiétudes qui persistent quant aux aérosols, malgré que l’OMS nous ait mis en garde, malgré la documentation de cas précis laissant planer la forte possibilité de transmission «airborne» et chez les asymptomatiques... la proactivité et la prévention ne semblent pas, elles, être des priorités. La protection du personnel, malgré ce qu’on nous rappelle quotidiennement, n’est pas perçue, par les travailleurs sur le terrain, comme une priorité.

Nos aînés ne sont pas perçus comme une priorité.

Le problème, c’est que la transmission asymptomatique est bien documentée (ne serait-ce que l’exemple de Racine, en Estrie, avec l’éclosion venant d’une fameuse partie de hockey entre voisins, en février). Et pour les sauver, nos personnes plus âgées, ça va prendre du monde non infecté, pour les soigner. Et donc du monde bien protégé.

Mais la vérité, c’est qu’on ne l’est pas. Et que le gouvernement aura beau répéter tous les midis qu’on a suffisamment d’équipements de protection, la vérité c’est que ceux qui les utilisent ont l’impression de se faire mentir en pleine face, déjà que les protocoles changent à tour de bras.

On n’a qu’à penser à la chorale à Anacortes, en mars, dans l’état de Washington. 60 chanteurs se sont réunis dans une église, après s’être lavé mes mains et avoir respecté les mesures de distanciation physique, pendant deux heures et demie. Et trois semaines plus tard, 75% d’entre eux étaient infectés, trois hospitalisés et deux morts, nous laissant tous avec un goût amer de transmission «airborne», dans la bouche. Ils étaient asymptomatiques, eux autres aussi, et les experts ont pointé le doigt vers leur «forceful breathing» comme mécanisme ayant possiblement généré des aérosols.

«Forceful breathing». Comme quand on meurt, en respirant vite, pour dire de quoi. En médecine on appelle ça de la tachypnée et c’est fréquent, avec la Covid-19, chez les aînés en CHSLD.

Sauf qu’on refuse qu’on se protège adéquatement, quand on accompagne ces gens-là. On nous dit de leur mettre un masque. Pendant qu’ils meurent.

Je vais juste vous dire que pour un docteur en soins palliatifs, ça sonne assez horrible merci. Déjà que les familles ne sont pas là, en plus. Pandémie oblige.

Parlant de familles... vous ne saviez peut-être pas que l’arrêté ministériel, qui a ordonné la création de la liste d’aidants pour les CHSLD, a en fait contourné la santé publique et les établissements. Sur le terrain, pas tous sont d’accord, pour la simple raison que les centres froids espèrent le demeurer. Le personnel en place a déjà de la misère à limiter ses déplacements et s’assurer de respecter les mesures de base. Imaginez maintenant avec des familles, bien que ça serait souhaitable, dans un monde idéal. Mais ce n’est pas le cas. Dans le cas présent, on me raconte plutôt à quel point ça prendrait un genre de «police neutre du poste», sur les étages, pour rappeler au personnel habituel le lavage des mains et la distance physique prescrite. Mais on manque encore de monde, même pour ça. Alors on n’en a pas, de «police du poste». Et on n’a pas de «compagnon» pour surveiller les techniques d’habillage et de déshabillage non plus. Pis en plus, on n’a pas tous les équipements de protection qu’on voudrait. On n’a pas de N95, en CHSLD, parce «qu’on n’intube pas».

Et vous savez quoi? Les médecins spécialistes ne sont pas les seuls professionnels de la santé avec des connaissances de base adaptées, pouvant aider en CHSLD. Qu’on arrête de les nommer chaque jour et qu’on me parle des cliniques dentaires, de physiothérapie, d’ergothérapie, de nutrition, de psychologie, peu importe. Qu’on travaille en équipe et qu’on implique tous les travailleurs. Pas juste ceux sur lesquels il est populaire de taper et pour qui l’enveloppe budgétaire est déjà donnée. «Come on».

Et ne vous méprenez pas, je comprends qu’avec le manque de masques initialement on ait réservé ça aux techniques générant des aérosols... mais entre vous et moi, qu’on ne vienne pas me dire que nos CHSLD sont notre priorité et que nous en avons assez, des équipements. Ne venez pas dire ça au préposé qui est en contact étroit avec un patient âgé, atteint de démence qui ne comprend malheureusement pas tout, avec une perte d’audition qui nous oblige à parler fort près de son oreille, pour le laver, avec comme seul bouclier un petit masque de procédure. Ne venez pas dire ça aux anges gardiens sur le terrain. Parce que quand on regarde ce qui se passe, c’est difficile à croire en s’il vous plaît, que nos vieux sont si bien-aimés que ça.

Les critères de sévérité dont on se servait à l’urgence, pour le port du N95, nos aînés les rencontrent, en fin de vie. Avec leur tachypnée et leur «forceful breathing», mais on fait fi de ça et on nous dit de respecter les mesures en place et qu’on a pas besoin, d’être mieux protégés. On nous dit de juste mettre un masque de base aux vieux en train de mourir et que «ça va bien aller».

La vérité, c’est que parfois, nos aînés ne les comprennent pas bien, nos mesures. Alors c’est quasi impossible de leur mettre dans la face, lesdits masques, surtout que leur qualité semble avoir grandement diminué, avec leur tissu mince et les bords qui ne restent pas en place. Ça semble malheureusement être le cas dans plusieurs milieux. C’est ce qu’on me dit.

Et quand on voit le monde entier dire à Monsieur et Madame Tout-le-monde de se mettre un foulard dans le visage pour aller à l’épicerie et se faire donner des amendes par la police parce qu’ils se parlent moins de deux mètres sur le trottoir... je commence à trouver que les incongruences se multiplient.

C’est juste de valeur qu’on se sente pas écoutés, quand on essaie d’en parler. Ou de mettre en place des solutions.

On a l’impression que la grosse machine des dernières années a tellement tout centralisé qu’il est devenu extrêmement laborieux de faire avancer toute initiative personnelle ou locale. Ou adaptée à l’épidémiologie spécifique d’un site, pour dire de quoi.

La vérité, c’est que ça devient décourageant pour les travailleurs, aussi motivés soient-ils, de s’impliquer directement dans leurs milieux. De s’approprier leur milieu, leur équipe, leurs soins...

Et la vérité, c’est que quand ta machine est devenue si grosse, qu’elle a tout bouffé sur son passage, même la motivation des employés, la circulation adéquate et efficace de l’information dont les protocoles (qui changent à tour de bras, on s’en rappelle)... et bien faut pas s’étonner que les travailleurs deviennent un peu des moutons dont les soins peuvent paraître déshumanisés. Faut pas s’étonner que plusieurs n’osent même plus parler, dénoncer, proposer, s’impliquer. Et faut pas s’étonner de les voir se brûler et tomber comme des mouches en arrêt de travail, depuis quelques années, causant du coup les pénuries qu’on connaît.

La vérité, c’est que les soins humains en CHSLD, ceux qui ont ouvert mes yeux de jeune docteure, sont devenus rares. Ils ont été écrasés, eux aussi, sous le poids d’un bulldozer.

Ce n’est pas tout le monde qui pouvait se permettre une pandémie, finalement. Ça aura coûté cher à bien du monde...

Mais ça nous aura surtout coûté nos lunettes roses.

Cette lettre a été signée par la Dre Cynthia Lauriault avec la collaboration spéciale de Dre Myra Lemelin. Plus de 150 professionnels de la santé ont endossé cette lettre.

— Remerciements spéciaux à la famille photographiée ici, qui se reconnaîtra. Ce fut réellement mon honneur, d’être votre docteur.