Le meurtre de Jamal Khashoggi flotte dans la mémoire d'Isidore Kwandja Ngembo, l'auteur de ce texte, en cette Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre des journalistes.

Un bureau pour protéger la liberté d'expression?

En cette Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi — qui a soulevé un tollé général sans précédent dans la communauté internationale qui s’est toujours interdite de toute critique à l’égard de l’Arabie saoudite, de blâmer ni pointer du doigt ses dérives autoritaires et violations flagrantes des droits de la personne —, nous rappelle l’importance et la nécessité d’appeler les violations des droits de la personne par leur nom.

Et, surtout, de dénoncer les menaces, les détentions arbitraires, les arrestations, les tortures et surtout les assassinats dont sont victimes régulièrement les journalistes, dans le cadre de leur travail ; notamment ceux qui enquêtent sur les cas de corruption impliquant des autorités publiques et de violations des droits de la personne éventuellement commises par les forces de l’ordre public.

À l’occasion de cette journée de sensibilisation de l’opinion publique pour mettre fin à l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a adressé le message suivant : « En ce jour, je rends hommage aux femmes et aux hommes qui, chaque jour, font leur travail de journaliste malgré les intimidations et les menaces. Leur œuvre — et celle de leurs collègues qui ont perdu la vie — nous rappelle que la vérité ne meurt jamais et que nous ne devons pas non plus laisser mourir notre ferme attachement au droit fondamental qu’est la liberté d’expression. »

Il y a quelques semaines, le Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d’expression, David Kaye, dans une entrevue à ONU Info, a demandé l’ouverture d’une enquête internationale indépendante sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, afin de fournir à la communauté internationale un rapport crédible sur ce qui s’est réellement passé. N’ayant pas obtenu la réponse favorable, il a, une nouvelle fois, réitéré sa demande en exhortant cette fois-ci les États à réagir, par le biais du Conseil de sécurité, pour persuader le secrétaire général de la nécessité d’une telle enquête. Mais quelle n’a donc pas été sa déception de s’apercevoir que les États sont restés sourds, se contentant simplement de condamner du bout des lèvres sans aucune mesure dissuasive réelle.

Cela n’a rien d’étonnant quand on sait bien que les intérêts économiques, financiers, commerciaux et militaires prennent souvent le dessus sur les droits fondamentaux de la personne. Toutefois, le meurtre de Khashoggi, bien qu’ayant ému le monde entier, a dévoilé au grand jour la face cachée de l’iceberg du cynisme de la gouvernance mondiale.

Ceci dit, la communauté internationale ne doit pas seulement se contenter, pour ce faire, de dénoncer verbalement les agressions et assassinats ignobles dont font l’objet régulièrement les journalistes, mais œuvrer à l’instauration d’un climat dans lequel la liberté de la presse puisse s’exercer sans crainte ni intimidation, et que les journalistes puissent exercer pleinement leur droit à la liberté d’expression, qui est essentielle à l’exercice de leur métier, sans avoir à craindre des représailles.

Le monde ne doit pas ignorer le rôle crucial que jouent les médias dans le processus démocratique. La presse est sans conteste le plus puissant levier pour promouvoir les principes démocratiques, l’État de droit et les droits de la personne. De ce fait, tout le monde devrait être conscient que toute menace faite à l’encontre des femmes et hommes de médias, dans le cadre de leur travail d’informer le public, est une grave menace directe pour la démocratie, les libertés fondamentales, les droits de la personne et l’État de droit. En effet, renforcer la sécurité des journalistes est un enjeu de démocratie.

À la veille du 10 décembre, date à laquelle l’humanité tout entière s’apprête à célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) adoptée à l’unanimité en 1948, un texte fondateur des droits humains et un instrument du droit international coutumier le plus important d’après-guerre qui véhicule des valeurs et des idéaux démocratiques et qui a beaucoup inspiré l’élaboration des règles du système international de protection des droits humains, le meurtre du journaliste saoudien devrait rappeler à tous les États, de la nécessité de réaffirmer leur attachement profond aux valeurs essentielles des droits humains inscrits dans la DUDH.

Pourquoi un bureau des Nations unies pour la liberté d’expression ?

Avec la Déclaration des droits de l’homme — qui a consacrée la liberté d’expression, et son corollaire, la liberté de la presse, comme des droits vitaux et existentiels pour l’État de droit et des principes fondamentaux pour la démocratie —, il y a lieu de constater que les libertés fondamentales sont en recul dans plusieurs États où les médias font l’objet de nombreuses attaques de la part du pouvoir public, où les espaces des libertés publiques se réduisent de plus en plus et où les citoyens ne peuvent penser librement et exprimer leurs opinions sans craindre les représailles des autorités publiques. Certains États ne s’empêchent pas de porter impunément atteinte aux journalistes, comme c’est le cas actuellement avec Jamal Khashoggi, qui est devenu emblématique d’atteintes persistantes aux droits fondamentaux dont les journalistes sont souvent victimes dans le monde.

« La lutte contre l’impunité fait partie intégrante de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et de l’accès à l’information. Renforcer la sécurité des journalistes qui prennent des risques pour nous informer est non seulement un devoir indispensable, mais également un enjeu de démocratie », a déclaré la Directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) estime à plus de 1000 journalistes qui ont été tués au cours des 12 dernières années, pour avoir voulu couvrir des événements et informer le public. Et, dans la plupart des cas, ces actes odieux n’ont toujours pas été élucidés, restent impunis faute des enquêtes sérieuses et les vrais auteurs des crimes ne sont jamais poursuivis en justice. L’UNESCO s’inquiète donc que cette impunité entraîne un plus grand nombre d’assassinats, en plus de causer des dommages sérieux aux sociétés entières en tentant de dissimuler de graves violations des droits de la personne.

En effet, les opinions publiques internationales ne sont pas convaincues que le seul fait de dénoncer verbalement les assassinats, les traitements inhumains, les arrestations et détentions arbitraires de la part des agents zélés de l’État à l’égard des journalistes suffise à persuader les États récalcitrants de prendre les mesures appropriées devant les violations flagrantes des droits de la personne.

C’est pourquoi, nous pensons sérieusement que le bilan de ces actes barbares devient beaucoup plus lourd qu’il est plus que temps maintenant que les Nations unies prennent à bras le corps et avec sérieux cette situation, en renforçant les mandats actuels du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté d’expression – un expert indépendant nommé par le Conseil des droits de l’homme et chargé d’examiner et de faire rapport sur le droit à la liberté d’opinion et d’expression. Il s’agit d’un poste honorifique qui ne fait pas partie du personnel des Nations Unies, ni payé pour cela, mais dont le travail, beaucoup plus technique, est utile et nécessaire. Ce qui rend sa voix moins audible devant de violations flagrantes du droit à la liberté d’opinion et d’expression.

C’est ici l’occasion d’appeler instamment toutes les nations du monde de se saisir de cette mort horrible et atroce du journaliste, pour protéger la liberté d’expression, en instituant un bureau des Nations unies, à part entière, qui relève directement du secrétaire général, doté d’une équipe qui s’occupe spécialement d’observation, de suivi, ainsi que de formulation des recommandations aux États membres, sur le droit à la liberté d’opinion, d’expression et de presse.

Un tel bureau devrait être dirigé par une personnalité d’envergure internationale, qui a une très bonne connaissance de b.a.-ba du monde des médias et des communications, jouissant de grandes capacités de mobilisation, pour clamer haut et fort la défense à la liberté d’expression et faire entendre cette voix au plus haut niveau, à la fois des pouvoirs publics, des sociétés civiles et des différentes opinions publiques internationales, pour condamner toutes violences dont sont victimes les journalistes, veiller à ce qu’ils ne puissent plus être victimes de tels actes, sous quelque forme que ce soit.

L'auteur est Isidore Kwandja Ngembo, un politologue d'Ottawa.