Jeudi, les 12 000 enseignants de langue française de l’Ontario ne se sont pas présentés pas dans leur salle de classe.

Témoignage d’une enseignante : M. Ford, entendez-nous !

OPINION / À Doug Ford, premier ministre de l’Ontario,

On se le cachera pas, ça va mal. Notre société en mène pas large, en bon français. Connaissez-vous le dicton qui dit que quand ça va mal, ça peut juste aller mieux? Ben voyez-vous, c’est ça qui m’inquiète. Je ne suis pas du tout convaincue que ça va aller mieux.

Depuis plusieurs mois, les négociations entre votre ministre de l’Éducation Stephen Lecce et les différents syndicats qui représentent le personnel en éducation de l’Ontario font du surplace. C’est ben beau du surplace quand tu fais du vélo d’exercices stationnaire, mais pour nous qui voulons faire avancer les choses, c’est pas ce qui se fait de mieux. 

L’impasse qu’on vit avec votre gouvernement, on s’en attendait (malheureusement). Que vous alliez jouer sur le sort des pauvres élèves, on s’en attendait ça aussi. Que vous essayiez de nous mettre les parents à dos, c’est pas une surprise pour personne non plus. Ce qui me déçoit dans tout ça, c’est l’incompréhension de plusieurs personnes dans notre belle société face au travail qu’on accomplit chaque jour. Des gens qui croient encore qu’on se bat pour un salaire. Qui ne comprennent pas que l’essentiel de notre travail ne repose pas seulement sur l’aspect académique, mais surtout sur l’affectif. De ceux qui n’ont aucune idée du nombre d’heures qu’on met dans notre travail, bien au-delà de la journée scolaire de 8 à 3. Qui ignorent le nombre de fois par semaine où je dois dire à mes enfants que «non, maman ne peut pas jouer avec toi, maman doit corriger des travaux». Des personnes qui ne réalisent pas que nous aussi, ça nous indispose une journée de grève. Parce qu’en plus de perdre notre salaire (et aussi celui qu’on met de côté pour ce que tout le monde aime appeler nos «vacances d’été payées»), bien nous aussi on se retrouve avec des enfants sur les bras en plein mi-temps de la semaine. Des lignes de piquetage, M. Ford, c’est pas l’idéal en terme de divertissement pour la jeunesse.

Bref, tout ça pour dire que les gens comprennent mal ce pour quoi on se bat. Ça m’amène donc au coeur du sujet des négociations : l’éducation, c’est important. Alors permettez-moi de vous éduquer un peu.

Jeudi, les 12 000 enseignants de langue française de l’Ontario ne se sont pas présentés pas dans leur salle de classe. Ils ont plutôt été à l’extérieur afin de faire entendre leur voix. Leur voix qui demandent à ce que vous révisiez l’augmentation du nombre d’élèves par classe. Parce que ça nous déchire le coeur de ne pas pouvoir aider tous ceux qui ont besoin de nous. Leur voix qui demandent à ce que vous éliminiez l’obligation de suivre des cours en ligne. Parce que ça nous blesse de croire que vous pensez sincèrement que l’éducation, c’est seulement l’acquisition de connaissances académiques, et que les élèves ne bénéficient pas de notre présence humaine. Leur voix qui vous supplient de rétablir le financement des programmes d’aide aux élèves en difficulté.

Parce que ça nous dépasse de voir qu’en 2020, on doit encore mener cette bataille-là pour l’équité en éducation. 

Nous avons été forts de 12 000 voix pour démontrer que l’éducation, c’est notre priorité. Qu’on y croit dur comme FER, pour reprendre le slogan de mon école où on enseigne la fierté, l’excellence et le respect. Ces concepts-là, ça s’explique ben mal à travers un écran.

Mes élèves, ce jour-là, ont célébré le fait qu’ils gagnent une journée de congé. Dans le fond, peut-on vraiment les blâmer? Ils n’y comprennent pas grand chose parce qu’on n’a pas le droit de leur en parler. Ironique, quand même, de ne pas pouvoir échanger avec la relève sur l’importance de se battre pour une éducation de qualité.

Mais malgré tout, j’ai espoir. J’ai espoir que mes élèves, ils comprennent. Je veux qu’ils sachent que ça me ronge par en-dedans de ne pas pouvoir répondre aux courriels qu’ils m’envoient pour me poser des questions à l’extérieur des heures de classe. Que j’ai réellement de la peine de ne plus pouvoir les rencontrer au dîner, que ce soit pour de l’aide supplémentaire ou tout simplement pour jaser. Que ça nous fait mal de les voir s’inquiéter à savoir s’ils auront une compétition provinciale de volleyball, un bal

des finissants, une remise des diplômes, parce que leurs enseignants ne peuvent plus s’occuper d’activités parascolaires. J’ai espoir qu’ils comprennent que nos moyens de pression, on les mène pour eux. Parce que l’enseignement, c’est une vocation. Et que notre vocation se justifie dans notre amour pour nos élèves et notre travail.

J’ai espoir, M. Ford, que jeudi, vous avez entendu nos voix. Et les voix de tous nos confrères anglophones qui ont courageusement mené la bataille avant nous. J’ai espoir que vous comprendrez enfin que nos revendications sont valables, fondées et nécessaires.

Comme on dit chez nous, rien n’est vraiment perdu tant qu’il reste quelque chose à trouver. Peut-être bien que c’est aujourd’hui que j’aurai réussi à vous faire retrouver votre gros bon sens. En attendant, je me console en pensant qu’au moins, nous sommes #ensemblepouragir.

L'auteure du text est Jessica Bowman, d'Orléans.