Les problèmes de santé mentale seront désormais visibles dans l’espace public, et cet aspect dérange plus que la piètre santé mentale de notre société.

Santé mentale en Outaouais : déconstruire les préjugés

OPINION / À l’aube de son départ à la retraite, le chef de police de la Ville de Gatineau Mario Harel a nommé certaines préoccupations qu’il avait en regard à l’impact de la situation en santé mentale en Outaouais sur le travail des policiers. Certains de ses propos dans l’article «Le système de santé « joue à la roulette russe » (Le Droit, 30 août) renforcent des préjugés ambiants. Encore une fois, il est primordial de déconstruire ces préjugés qui ne font qu’augmenter la stigmatisation que vivent ces personnes, les isolant et dissuadant certains d’aller chercher le support qu’ils souhaiteraient avoir.

Bien qu’il existe des lacunes importantes dans le réseau de la santé et des services sociaux, la solution proposée par le chef de police est simpliste et réductrice. Lorsqu’il mentionne que les policiers se croisent les doigts pour que les plus vulnérables prennent leurs médicaments et évitent ainsi de se désorganiser et commettre des crimes, comme dans le cas du meurtre de Mme Gauvreau, il renforce le préjugé tenace selon lequel les personnes qui ont un problème de santé mentale sont plus enclines à perpétrer des actes de violence.

En réalité, bien que l’amalgame entre santé mentale et dangerosité soit bien ancré dans les croyances populaires, les personnes souffrant de maladie mentale ne sont pas enclines à commettre des crimes violents. Ils sont plutôt 15 fois plus susceptibles d’être la victime d’un acte de violence que d’en être l’auteur. 

Les policiers sont de plus en plus amenés à intervenir auprès de personnes vivant un problème de santé mentale. Cette réalité ne fera qu’augmenter dans les prochaines années, considérant qu’une personne sur quatre souffrira d’un trouble de santé mentale au cours de sa vie. Avec un tissu social qui s’effrite, des difficultés d’accès à un logement et un revenu décent, une société axée vers la performance et un manque d’accès à des services sociaux et de santé, cette réalité ne peut désormais être camouflée.

Les problèmes de santé mentale seront désormais visibles dans l’espace public, et cet aspect dérange plus que la piètre santé mentale de notre société.

Il faut cesser de penser qu’il suffit « d’encadrer » les personnes vivant avec un problème de santé mentale, de les garder en institution et les médicamenter de force pour enrayer ce problème. Nous avons tous une responsabilité sociale face à l’incidence et la prévalence des problèmes de santé mentale, y compris les policiers. Ils devront s’outiller pour faire face à cette réalité et faire les choses autrement. Ils devront réfléchir à leur pratique, mieux comprendre les enjeux, déconstruire leurs préjugés s’ils en ont et faire partie de la solution. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait en mettant sur pied le projet d’intervention de crise UNIC. Il est dommage que M. Harel n’en fasse pas mention.

Il faut d’abord agir en prévention, en améliorant les conditions de vie dans l’ensemble de la population. En effet, il faut agir sur les déterminants sociaux de la santé : l’environnement, le revenu, le logement, l’éducation, etc. Il faut également mettre en place un système qui réponde aux difficultés, et dans un temps utile. De plus, il faut considérer l’éventail des solutions que peut choisir une personne vivant un problème de santé mentale pour aller mieux et lui permettre d’y accéder, ce qui inclut les alternatives aux approches traditionnelles d’internements et de traitements forcés.

Mario Harel témoignait des difficultés réelles vécues dans le service policier. Toutefois, en tant que chef de police, il a la responsabilité de mesurer l’impact de ses mots sur le regard que portera la population sur les personnes vivant un problème de santé mentale. Par ailleurs, cet article met en lumière le travail qu’il reste à faire au service de police et dans la société en général pour déconstruire certains mythes et éduquer sur la santé mentale. Nous espérons sincèrement que ce travail d’éducation sera favorisé par la personne qui lui succédera.

Émilie Couture-Glassco, Coordonnatrice chez Droits-Accès de l’Outaouais