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Les policiers doivent affronter chaque jour les pires cauchemars de notre société.
Les policiers doivent affronter chaque jour les pires cauchemars de notre société.

Salut mon grand

À vous la parole
À vous la parole
Le Droit
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POINT DE VUE / Le vendredi 21 mai, mon fils de 28 ans, policier à Gatineau, s’est enlevé la vie avec son arme de service. J’ai senti le besoin de raconter nos derniers instants.

Il était 20 h vendredi dernier quand je l’ai appelé : « Eh mon grand, il reste du poulet, viens-tu manger? » Je savais qu’il venait faire garder son chien ce soir-là, comme toujours quand il a ses longs quarts de travail le weekend. « Ok. J’m’en viens.»

Il est entré dans la maison, avec la même dégaine que d’habitude. Il a flatté Rebelle, mangé une bouchée. Il s’est vanté que ses actions avaient monté en bourse, on a jasé du pique-nique qu’on devait faire en famille lundi. Rendu à la porte, j’ai vu sa voiture toute propre devant la maison. Wow, ça devait faire au moins trois ans qu’il ne l’avait pas lavée… Je le lui ai mentionné. Il m’a fait un sourire en coin. Puis je lui ai demandé, comme je le fais chaque fois que je le vois depuis quelques mois : « Es-tu heureux mon grand? » Il a haussé les épaules, de façon nonchalante. « Correct. » Puis il est parti. C’était notre dernière fois. Il avait déjà planifié sa sortie. Un immense trou noir avait bouffé une partie de son esprit.

On sentait que la dernière année avait été éprouvante pour lui. Qu’il n’était pas épanoui dans son travail. Qu’il vivait des déceptions dans sa vie personnelle. Que le confinement avait été difficile… Il ne pouvait plus jouer au basket, la grande passion de sa vie, Il s’ennuyait de ses amis, d’aller au gym, d’aller nager. Il avait passé tout l’hiver à travailler, shifts par-dessus shifts, parfois dix-huit heures d’affilée. On lui disait de ralentir, que c’était trop. On s’inquiétait pour lui, mais rien ne nous laissait deviner le désespoir dans lequel il avait sombré. Rien. Au contraire, il multipliait les aventures : moto de course (qu’il a démolie l’été dernier), parachute, montgolfières, tatous, etc. Il nous a tous bernés: ses amis (et il en avait beaucoup!), ses collègues, ses sœurs, son père et moi. Sa détresse était profondément enfouie derrière un mur de brique et de mortier, érigé au fil des ans, en partie par les horreurs de son métier, pour se protéger des émotions qu’il ne savait ni gérer, ni partager. Il s’était forgé au fil des ans un personnage tranquille, drôle, travaillant, droit comme une barre, pas d’problème, pas d’stress. Peut-être en était-il devenu prisonnier…

Le basket était la grande passion de Francis.

On ne comprendra jamais son geste, jamais. Ce n’était pas une décision raisonnée. Mon fils était malade, d’un mal silencieux et pernicieux qui a altéré son jugement. Francis a commis une grave erreur; celle de croire qu’il n’y avait pas d’autres options pour réduire ses souffrances, celle de choisir une solution permanente pour un problème temporaire. Il avait toute la vie devant lui, il aurait pu se réinventer mille fois. On était là pour lui. Il était entouré de personnes formidables, sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins, tout le monde l’aimait. Si seulement il s’était confié, on aurait décroché la lune pour l’aider.

Nous avons le cœur brisé, mais nous tenons avant tout à penser à ses collègues policiers. À ceux et celles qui chaque jour doivent affronter les pires cauchemars de notre société. Décrocher un pendu et pomper un cadavre à l’estomac troué dans un même quart de travail, sans aucun suivi psychologique une fois la chemise remisée dans le casier, ce n’est pas humain. Pour personne. Ça doit changer.

Le suicide n’est PAS une option. S’il vous plaît, parlez-vous. Parlez-en : 1-866-APPELLE.

Nathalie Brunette