S’adapter à un futur numérique: le nouvel impératif de la langue française

OPINION / Protéger la vitalité de l’une de nos langues nationales et de ses locuteurs dans un monde de plus en plus numérique et qui change rapidement peut s’avérer une tâche d’envergure. C’est un objectif qui nous oblige à réfléchir soigneusement à la façon dont une langue, et par extension, la culture de ses locuteurs, sera façonnée à l’avenir.

Ce sont d’ailleurs les questions que je me suis posées en ma qualité de Président et chef de la direction chez Groupe Média TFO, le diffuseur public francophone de l’Ontario. Nous savons qu’il ne suffit pas de diffuser des émissions canadiennes éducatives, comme nous l’avons fait pendant une grande partie de notre histoire. Cette approche cible uniquement une portion du public en décroissance, c’est-à-dire ceux qui regardent la télévision conventionnelle. Et le gouvernement fédéral a récemment conclu la même chose. Cette année, nous soulignons le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles, la loi emblématique qui a officialisé le statut bilingue de notre pays. Le gouvernement entreprend désormais des consultations sur la façon de mettre cette loi à jour en vue de la renforcer contre la perturbation inévitable qu’engendre la révolution numérique.

Les outils dont notre gouvernement s’est servi pour nourrir le bilinguisme canadien et ontarien dans les années 1970, 1980 et 1990 ne suffiront pas en ce XXIe siècle. Aujourd’hui, l’Internet a transformé les moyens de communication et d’engagement pour les personnes de tous dialectes. Cet outil offre de nouvelles façons d’accéder à des produits culturels, informatifs et éducatifs. Pourquoi? Parce que la primauté de l’anglais sur Internet est quasi absolue. Entre 70 et 80 % du contenu sur Internet est en anglais. Pourtant, seule 20 % de la population mondiale parle anglais.

Et alors même qu’un nombre toujours croissant d’utilisateurs francophones se branchent, la proportion de contenu en français sur le Web ne cesse de diminuer. C’est là une régression dangereuse. Le français, comme toutes les autres langues d’ailleurs, doit faire face à cette réalité. Comme l’a dit le philosophe Wittgenstein, « les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde ». La langue affecte profondément notre expérience de l’Internet. C’est là que prend place une grande part de la vie moderne.

Pensez justement à toutes les évolutions de la langue anglaise en ligne. Des abréviations et acronymes aux mèmes et mots-clics, un nouveau lexique pour l’ère numérique est en émergence sous nos yeux, sur nos écrans... pour le meilleur ou pour le pire.

Notre propre version du français, qu’il soit franco-ontarien, acadien, franco-manitobain ou québécois, ont façonné notre image de nous-mêmes et nous ont distingué des autres peuples francophones à travers le monde. Et si nous ne nous adaptons pas à l’ère numérique, nous risquons de perdre notre identité toute particulière.

Chez Groupe Média TFO, nous croyons que les citoyens ont besoin de voix qui viennent de chez nous, qui inspirent la confiance, qui disent qui nous sommes, qui racontent nos histoires, qui reflètent nos valeurs, et qui préparent les générations de demain au monde qui les attend. Pour réussir, nous avons usé d’innovation et de créativité pour tenter d’entrer dans ce vide numérique afin de le remplir du genre de contenu éducatif de qualité dont notre public a besoin et que le marché numérique ne fournit actuellement pas. Nous voulons donner à notre auditoire du contenu numérique significatif en français.

À l’heure actuelle, l’un des meilleurs moyens d’y parvenir, c’est YouTube.

Au cours de la dernière décennie, TFO est passée d’une seule chaîne YouTube moribonde et sous-utilisée à un réseau de 22 chaînes YouTube. Collectivement, nos vidéos ont été visionnées plus de 700 millions de fois, et pas uniquement au Canada. En adaptant notre mandat à l’ère numérique, nous avons découvert que notre impact positif allait bien au-delà des deux millions de francophones canadiens qui vivent en situation minoritaire, et même au-delà des 10 millions de Canadiens francophones. Grâce au pouvoir de l’analytique numérique, nous savons que, par ces 700 millions de visionnements, nous aidons à remplir le vide causé par la préférence généralisée de l’Internet pour l’anglais.

Je crains que dans les communautés francophones partout au pays, plus particulièrement dans les communautés minoritaires où le quotidien exige déjà qu’une personne fasse un choix conscient de parler sa langue, de futures générations d’enfants grandiront sans avoir un reflet significatif de leur langue là où ils sont: en ligne.

En acceptant notre futur et en nous y préparant, nous avons constaté qu’il est possible de faire mieux chez nous, tout en profitant à des populations bien au-delà de nos frontières originales. Et si le Canada parvient à revitaliser son identité bilingue, il s’agira d’une opportunité en or pour tous.

Glenn O’Farrell,

Chef de la direction,

Groupe Média TFO