La ministre du Patrimoine canadien, Melanie Joly

Repenser le soutien aux communautés de langue officielle

Au cours de la dernière année, Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien, a mené des consultations pancanadiennes sur le prochain Plan d'action pluriannuel en matière de langues officielles. Bien que les résultats de cette consultation soient attendus plus tard cette année, nous croyons que le temps est venu d'effectuer un examen plus approfondi de la façon dont le gouvernement du Canada appuie les communautés de langue officielle vivant en situation minoritaire.
Depuis le premier plan d'action pour les langues officielles créé par le président du Conseil privé Stéphane Dion en 2003, renommé « Feuille de route pour les langues officielles » par le gouvernement Harper en 2008 et en 2013, le plan d'action a été l'outil principal permettant de diriger le financement fédéral vers les communautés de langue officielle vivant en situation minoritaire et les organismes qui les représentent. On prévoit que la mouture 2018 sera une autre variante du modèle de base lancé en 2003.
Tout au long de la consultation, la grande capacité d'écoute de la ministre Joly envers les groupes communautaires qui présentaient les enjeux prioritaires de leurs membres a été largement saluée. Cependant, compte tenu de la nature de l'exercice, les résultats de la consultation - publiés récemment par le ministère du Patrimoine canadien - ressemblent davantage à une liste d'épicerie qu'à un ensemble cohérent de priorités globales. 
On pourrait donc comprendre la ministre de ne pas avoir trouvé dans ces résultats une indication claire des éléments les plus importants pour le développement et la vitalité des communautés de langue officielle vivant en situation minoritaire. 
Selon nous, il manque un élément essentiel - une vision.
Ceci est principalement dû à la structure de la consultation, qui permettait aux groupes participants d'exprimer leurs intérêts, mais qui n'ouvrait pas sur la quête d'un large consensus sur la marche à suivre pour l'avenir. 
Si le plan d'action est l'équivalent du budget annuel pour les langues officielles, il nous faut maintenant l'équivalent du discours du Trône.
Le gouvernement fédéral devrait procéder au lancement du Plan d'action pluriannuel en matière de langues officielles dès qu'il sera prêt. Il devrait également tirer pleinement profit du calme relatif sur le front du financement pour engager un dialogue franc avec les organismes communautaires de langue officielle. Le temps est propice pour discuter des limites et des contraintes des approches actuelles d'appui aux communautés et explorer ouvertement les mesures nécessaires afin de mieux soutenir les citoyens que le gouvernement fédéral et les organismes communautaires se sont engagés à servir.
Soyons clairs, le statu quo n'est plus une option. Les mécanismes par lesquels les gouvernements successifs ont financé les organismes communautaires ont eu une influence disproportionnée sur leurs structures, sur leurs comportements et sur les résultats atteints. Les organismes fondés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ont, de façon générale, obtenu un mandat de « représentation politique », tandis que les organismes plus récents sont, pour la plupart, davantage orientés vers l'offre de « services ». Ne désirant pas financer des organismes qui pourraient finalement mordre la main qui les nourrit, les gouvernements se sont mis à tranquillement privilégier le financement d'organismes de services, forçant les organismes de représentation politique - qui demeurent le coeur des réseaux communautaires - à se débrouiller avec les moyens du bord ou à trouver des façons de se déguiser en organismes de services. 
Malgré les vaillants efforts de maquillage, les résultats sont mitigés. 
On ne peut tout simplement pas concilier un mandat politique avec une formule de financement axée sur les services, et on ne peut faire abstraction des tensions qui sont ainsi provoquées au sein de réseaux composés d'organismes aux vues similaires, mais ayant maintenant des mandats conflictuels.
Certes, le gouvernement fédéral pourrait très bien maintenir le cap en cochant la case « financement » et poursuivre son chemin. En revanche, une approche plus ambitieuse consisterait à reconnaître les limitations et les contradictions décrites ci-dessus et à mettre au défi les organismes communautaires de s'asseoir à une même table pour en discuter, sans n'exclure aucun résultat. Comme c'était le cas en 2003, c'est le Bureau du Conseil privé qui devrait diriger ce processus et non pas le ministère du Patrimoine canadien, puisque tous les ministères fédéraux se partagent la responsabilité des communautés de langue officielle. L'objectif de ce processus de consultation ne devrait être rien de moins qu'une politique publique renouvelée pour la mise en oeuvre de la Loi sur les langues officielles près de 50 ans après qu'elle ait reçu la sanction royale.
Pour le gouvernement, cela signifierait d'exprimer publiquement ses véritables intentions - en cette ère de « résultologie ». Au-delà des dollars dépensés, quel est le véritable objectif du gouvernement en ce qui a trait aux communautés de langue officielle du Canada ?
De façon peut-être paradoxale, ce sont les organismes communautaires eux-mêmes qui devront déployer les plus grands efforts. Le réseau actuel a été construit en grande partie dans les années 1970, conformément aux pratiques des années 1970 et pour répondre aux besoins des années 1970. Mais bien des choses ont changé depuis. Si on regardait ce réseau à travers une lentille 2017 plutôt qu'une lentille 1970, quels seraient ses véritables succès ? Et quelles pratiques nécessiteraient une révision complète ?
À l'approche du 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles, voici nos messages. Au gouvernement, effectuez les consultations publiques nécessaires pour développer une vision qui donnera naissance à une politique publique modernisée et détaillée concernant les langues officielles. Aux organismes communautaires, préparez-vous au changement et gardez toutes les options ouvertes, aussi difficiles soient-elles. La vitalité continue des communautés de langue officielle en situation minoritaire exige que les deux parties fassent les bons choix.
Ronald Bisson, Graham Fox, Benoît Hubert, Guy Matte et Lise Routhier-Boudreau, Ottawa