Georges Paquet

Reconstruire l'Europe, une idée encore neuve

Pendant des siècles, des conquérants ont voulu s'assurer de la maîtrise du continent européen par la ruse et par les armes. Les guerres se sont succédé. Mais voilà que, mise en pratique dès les années 1950, l'idée de reconstruire l'Europe a assuré sept décennies de stabilité et de prospérité dans une large zone du continent. Pas étonnant que de nombreux pays aient entrepris des réformes importantes, en vue d'adhérer à cette nouvelle Union.
C'est Victor Hugo qui, le 21 août 1849, a évoqué un projet qui mettrait en équilibre deux grandes puissances, les États-Unis d'Amérique et les États-Unis d'Europe qui procéderaient à des échanges économiques, scientifiques et culturels au-dessus de l'Atlantique. «Supposez, disait-il, que les peuples d'Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés; supposez qu'ils se fussent dit qu'avant même d'être français ou anglais ou allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanité est une famille.» Le poète voyait l'Europe et les États-Unis «combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu».
Bien longtemps après Victor Hugo, cette idée des États-Unis d'Europe a été reprise par Winston Churchill, le 19 septembre 1946, à l'Université de Zurich. Il s'écria: «Debout, Europe! Nous devons recréer la famille européenne dans un cadre régional qui s'appellera - peut-être - les États-Unis d'Europe, et le premier pas pratique sera de constituer un Conseil de l'Europe. Si, tout d'abord, tous les États de l'Europe n'acceptent pas ou ne sont pas à même de faire partie de cette union, nous devrons néanmoins continuer à rassembler et à organiser ceux qui y consentent et ceux qui le peuvent...»
Les raisons de construire une Union économique et politique en Europe sont plus actuelles que jamais. Les Européens, qu'ils soient Allemands, Français ou Italiens, ayant fait le constat de la dimension infime de notre planète dans un univers en expansion et de l'impérieuse nécessité de vivre ensemble sans se détruire, ont décidé de poursuivre des accommodements et des compromis qui en définitive assurent d'abord la paix, et contribuent à la promotion des intérêts de chacun.
L'aspect nouveau et essentiel de cette dynamique d'intégration est certainement le caractère évolutif et irréversible des transferts de souveraineté que les pays acceptent librement d'effectuer vers des organes communs; mais c'est aussi la reconnaissance que la poursuite des intérêts nationaux doit continuer de se faire au nom et à l'intérieur de l'Europe.
Enfin, on peut faire des rapprochements avec la constitution américaine. Ainsi, un des objectifs avoués des traités qui fondent l'UE est de «créer une Union d'États européens, conservant leur identité nationale...». La Constitution américaine stipule elle aussi que l'objectif est de créer «a sovereign Union of sovereign States». Les Européens procèdent de même à un partage des compétences inspiré de l'idée fédérale. Remarquons aussi que le drapeau, qui a été l'emblème du conseil de l'Europe souhaité par Churchill, et qui a ensuite été adopté par l'Union européenne, ressemble étrangement au drapeau des États-Unis d'Amérique de 1777 à 1795. Le drapeau américain contenait 13 étoiles jaunes (les 13 premiers États de l'Union) disposées en cercle sur un fond rectangulaire bleu. Le drapeau européen est identique, sauf qu'il ne contient que 12 étoiles. Qui sait si les rapprochements entre l'évolution de l'Europe et les États-Unis vont se poursuivre, et si le statut des États qui les composent va se ressembler éventuellement?