Le drapeau franco-ontarien a été hissé devant l'hôtel de ville de Saguenay.

Quelle mémoire et quel avenir pour les Québécois et les Franco-Ontariens ?

OPINION / Des milliers de manifestants dans les rues du Québec et de l’Ontario pour démontrer leur soutien envers les Franco-Ontariens. Le drapeau franco-ontarien hissé devant l’hôtel de ville de Saguenay. Le recteur de l’Université de Montréal qui appuie publiquement le maintien de l’Université francophone de l’Ontario. Qui l’eût cru ?

Les récentes manifestations étonnent plusieurs, et pour cause. Dans la foulée des propos controversés de Denise Bombardier sur le sort inéluctable des minorités francophones, on aurait pu croire à une indifférence des Québécois au sort de leurs confrères de l’Ontario. C’est tout le contraire. Pour certains, cet élan de solidarité spontané répond à un sentiment d’indignation face à la montée d’une droite intransigeante qui fomente la francophobie. Pour d’autres, cette solidarité témoigne plutôt d’une longue mémoire en partage issue des expériences historiques formatrices de la nation canadienne-française.

Depuis la Révolution tranquille, Québécois et francophones hors Québec semblent avoir emprunté différents chemins pour imaginer la nation. Alors que certains ont professé la mort du Canada français, d’autres comme Gérard Bouchard ont plutôt parlé d’une évolution « normale » vers une nation purement québécoise. Mais se pourrait-il qu’au-delà de cette provincialisation des projets identitaires que Québécois et Franco-Ontariens partagent toujours une « même âme » et un « même principe spirituel » pour reprendre les propos d’Ernest Renan sur la nation ?

C’est la question à laquelle nous nous sommes intéressés au cours des dernières années en sondant la conscience historique de plus de 600 jeunes francophones du Québec et de l’Ontario en leur demandant de nous raconter l’histoire des francophones au pays (à paraître aux Presses de l’Université d’Ottawa). Résultats ?

Les jeunes des deux provinces partagent une histoire commune qui commence à la découverte – ou la redécouverte – de l’Amérique par les explorateurs français et le début du régime colonial. Cette histoire commune s’achève dès lors avec de la Conquête, alors qu’on assiste à une réorientation des récits. Ceux des jeunes Québécois se replient sur le territoire provincial, tandis que ceux des jeunes Franco-Ontariens racontent une histoire centrée sur le Canada et l’Ontario français dans le cadre canadien. Une histoire qui, selon notre étude, correspond davantage à leur identité mixte.

Beaucoup de récits des jeunes Franco-Ontariens s’appuient néanmoins sur des événements et personnages issus de moments communs, notamment pendant l’époque de la Nouvelle-France qui est la période la plus citée. Toutefois, peu de jeunes Québécois connaissent ou réfèrent aux événements qui touchent les Franco-Ontariens ; aucune référence à Montfort ou au Règlement 17. En ce sens, le partage mémoriel semble s’opérer des Franco-Ontariens vers le Québec et non l’inverse.

L’adversité francophone

Fait intéressant. Au-delà des différences de contenu, on retrouve la prégnance d’un portrait, d’un schéma narratif qui est largement partagé par les deux groupes, celui de « l’adversité » et la lutte des francophones pour leurs droits et leur langue. Pour représenter cette adversité, les jeunes choisissent des événements différents, mais qui jouent un même rôle de marqueur de sens : la Conquête et les rébellions des Patriotes pour les Québécois et le Règlement 17 et la bataille pour l’Hôpital Montfort pour les Franco-Ontariens. Dans un cas comme dans l’autre, ces événements permettent de raconter l’évolution de leur communauté sous la forme d’une vision parfois optimiste, parfois pessimiste, mais surtout mitigée et prudente face au devenir de leur collectivité.

La présente solidarité face à l’abolition de l’Université de l’Ontario français et du Commissariat aux services en français ne fait que confirmer cette orientation. Si les Québécois sont peu familiers avec ces luttes, ils comprennent néanmoins leur portée. Ils peuvent aisément les transposer dans leurs propres réalités et du coup les inscrire dans leur vision de l’adversité rencontrée. Par cet acte de transposition, ils sont à même de partager avec les Franco-Ontariens une mémoire de l’aventure francophone et possiblement une volonté de poursuivre cette aventure.

Depuis le XIXe siècle, le Canada français a connu de nombreux bouleversements qui ont creusé sans cesse l’écart entre les francophones du Québec et ceux de l’Ontario. Mais notre étude révèle que cet écart n’est pas une rupture mémorielle ou de destin. Encore aujourd’hui la francophonie continue d’être traversée par des défis qui singularisent son cheminement et lui font prendre conscience de sa fragilité. La dualité nationale et le désir de « faire société », pour reprendre les mots du sociologue Joseph-Yvon Thériault, sont depuis plus de 400 ans au cœur du projet sociétal des francophones du pays, qu’ils vivent à Saguenay ou à Sudbury.

Ce texte a été écrit par Stéphane Lévesque, professeur et directeur du laboratoire d'histoire et récits de l'Université d'Ottawa et par Jean-Philippe Croteau, professeur à l'Université de Sichuan.