« Pourquoi a-t-on ignoré le 150e de la province [Québec] telle qu’on la connaît ?», se demande le professeur universitaire Patrick Lacroix.

Québec 150 : Parlons-en !

La reconnaissance du 150e anniversaire de la Confédération a été à l’image du pays. Au-delà des modestes célébrations, on a tenté de rendre justice aux peuples autochtones, revu le « mythe de Vimy » et souligné l’importance d’autres événements dans la création du Canada qui nous est familier.

Il est pourtant remarquable qu’un acte qui a définitivement reconstitué une chambre d’assemblée à majorité francophone en Amérique du Nord ait reçu si peu d’attention au Québec. 

À partir de la dissolution de la législature du Bas-Canada en 1838, les Canadiens-français sont conduits par un Conseil spécial puis par une assemblée où ils sont minoritaires. La Confédération restitue des institutions électives distinctes à cette partie du Canada où prédominent la langue française, la foi catholique et le droit civil.

La période introduite par l’union de 1840 — qui a réuni sous un commun parlement le Haut et le Bas-Canada — n’élimine pas entièrement ces acquis. L’usage du français à l’assemblée est rapidement reconnu. La partie est du Canada-Uni obtient son propre surintendant et conseil de l’instruction publique. 

La presse francophone se remet des suites difficiles des Rébellions. La vie intellectuelle s’anime ; l’école patriotique de Québec est signe d’une efflorescence littéraire. Pour sa part, le clergé voit son influence croître et les institutions catholiques se multiplient.

Or il ne faut croire qu’en ce qui concerne le Québec, la Confédération est inconséquente. Le cadre fédératif restaure en quelques sortes un régime à deux vitesses, vu précédemment avec le Haut et le Bas-Canada. 

Il y a réification de l’idée d’une société distincte qui s’étend de part et d’autre du Saint-Laurent. Le Québec obtient les structures nécessaires à une autonomie croissante qui se concrétisera près d’un siècle plus tard. Pourquoi a-t-on donc ignoré le 150e de la province telle qu’on la connaît ? N’y a-t-il rien d’un moment fondateur pour les Québécois, en 1867 ?

D’abord, l’union de 1840 demeure dans l’imaginaire québécois une aberration. Elle semble être un châtiment orchestré par les Durham, Ellice et Thomson pour les Rébellions, privant les Canadiens-français d’une existence politique distincte, obtenue dès 1774 et confirmée en 1791. En 1867, on rend justice aux Canadiens-français—mais la victoire est celle des forces conservatrices. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique répond aux nouvelles circonstances économiques de la colonie, à l’instabilité ministérielle et à la menace étatsunienne. Il n’est pas question de grand projet social ou, pour les Canadiens français, national.

Puis, ces Canadiens ont déjà une alter-fête, la Saint-Jean-Baptiste, qui permet d’affirmer leur caractère distinct. Parce qu’elle est plus ancienne, la Saint-Jean permet aux Canadiens français de s’enorgueillir d’une essence qui transcende les régimes politiques — et qui doit peut-être même survivre à la Confédération.

Mais c’est véritablement le demi-siècle après 1867 qui défait l’idée d’un moment refondateur. La période coïncide avec l’apex de l’hémorragie qui draine le Québec de centaines de milliers de résidents. La Confédération devait prévenir une funeste annexion aux États-Unis, mais voilà que les Canadiens-français s’exilent eux-mêmes à la Great Republic. La vie intellectuelle s’aplanit. 

La Confédération n’a évidemment porté les fruits escomptés. C’est ce que l’on conclut dans Le Devoir le 1er juillet 1917. 

Même en temps de paix, l’occasion serait sans vive émotion, déclare Omer Héroux, puisqu’une « race » entière a été « confin[ée] à sa réserve de Québec ». 

Quelques mois plus tard, Lionel Groulx souligne le brave travail des « pères fondateurs » pour l’obtention d’une union fédérale plutôt que législative. 

Mais, depuis, les minorités francophones et catholiques ailleurs au Canada ont souffert de politiques publiques hostiles, redevables davantage à une abdication morale du leadership québécois après 1867 qu’au système fédératif en soi.

Ces réactions aux suites de la Confédération révèlent deux ambivalences à l’égard non pas du Canada, mais bien du Québec. L’une concerne la gouvernance même de l’État, dont les luttes font du Québec à bien des égards une province « normale » souvent divisée contre elle-même. La seconde ambivalence est liée au contexte nord-américain, à savoir si les Canadiens français sont, ou doivent être, confinés au Québec. Leur culture doit-elle dépendre de la protection d’un État distinct ? Leurs aspirations doivent-elles s’étendre au-delà de la province ?

Voilà deux questions qui n’ont été résolues par la Confédération — qui persistent encore aujourd’hui et qui font de 1867 une année au legs controversé. Québec 150 ? Parlons-en !

L'auteur est Patrick Lacroix, Ph.D., Professeur à Phillips Exeter Academy, Exeter, New Hampshire.