L’orthographe française n’a absolument pas à être aussi complexe pour accomplir efficacement ses fonctions, mais il faudrait qu’on se résolve à la voir plus comme instrument que comme monument et qu’on ait collectivement le courage de prendre les mesures qui s’imposent.

Pourquoi les francophones font-ils tant de fautes?

OPINION / Pourquoi les francophones font-ils tant de fautes?

En gros parce que notre système orthographique est extrêmement, artificiellement et inutilement compliqué; parce qu’il a été développé par et pour une élite intellectuelle aux préoccupations plus humanistes que pragmatiques; parce qu’il est en retard de plusieurs siècles sur la langue parlée; parce que, dans sa forme actuelle, il faut passer plus de temps à étudier l’outil lui-même que ce à quoi il est destiné; parce que l’école n’a plus les moyens de ses ambitions; parce que connaitre tous les caprices de l’orthographe traditionnelle n’est pas perçu comme une priorité par bien des jeunes gens qui se satisfont des raccourcis du clavardage; parce que, pour bien écrire, il faut aimer lire et écrire, et parce que les francophones préfèrent pester contre les fautes plutôt que simplifier leur orthographe.

Dans la vie, certaines choses sont intrinsèquement complexes et il ne viendrait à l’esprit de personne de demander par exemple à un mathématicien de rendre ses formules algébriques plus accessibles au commun des mortels. L’orthographe française n’a absolument pas à être aussi complexe pour accomplir efficacement ses fonctions, mais il faudrait qu’on se résolve à la voir plus comme instrument que comme monument et qu’on ait collectivement le courage de prendre les mesures qui s’imposent, quoi qu’en disent les nostalgiques, les étymologistes, ou ceux qui croient que la beauté et la richesse d’une langue résident d’abord dans sa forme, puis dans son contenu.

Contrairement à la langue parlée, qui vit et évolue naturellement, selon ses propres lois, en se nettoyant au fur et à mesure de ses redondances, la langue écrite est une pure invention, façonnée, rafistolée au cours des siècles par une foule d’intervenants et charriant avec elle ses états antérieurs, réels et imaginaires, et les humeurs de chaque époque.

L’anglais et l’italien ont fini par se débarrasser des suffixes devenus muets et ils ne s’en portent pas plus mal. En français, non seulement on les a conservés, on en a rajouté, tels ces infernaux accords du participe passé avec avoir, inexistants pour la plupart dans la langue parlée.

J’inviterais d’ailleurs le lecteur à remplacer, s’il y a lieu, dans la phrase suivante, les tirets par les lettres manquantes, puis à s’imaginer en train d’expliquer les règles pertinentes à un jeune apprenant ou à un immigrant qui tente de s’approprier notre langue: «Des mots que j’ai cru_ savoir épel_ se sont retrouv_ écri_ incorrectement dans mon texte, except_ bien sûr ceux que j’ai pu_ par chance bien orthographier».

Et dire que la langue parlée ne s’embarrasse d’aucune de ces embuches sans pour autant mettre en danger la clarté du message! Et dire que mon édition du Grevisse contient plus de 50 variantes (incluant les exceptions) de ces fameuses règles.

Pour bien écrire le français, il faut maitriser plusieurs sous-systèmes dont l’orthographe lexicale (celle du noyau, de la partie invariable des mots: oiseau, écureuil, printemps, coeur, chrysanthème…), l’orthographe grammaticale (dont les innombrables suffixes, la plupart muets ou différents en langue parlée, marquant l’accord, le genre, le nombre, le mode, le temps, l’aspect, la personne….), la syntaxe (la construction des phrases), le discours (l’agencement des idées, des phrases dans un texte), la ponctuation, le genre et le style (narratif, argumentatif, administratif, épistolaire, poétique…), le vocabulaire (savant, technique…).

Or une proportion tout à fait démesurée du temps d’instruction doit être consacrée aux caprices, aux incohérences et aux exceptions des deux premiers sous-systèmes, de sorte qu’il ne reste plus assez de temps pour apprendre la maitrise des autres et, bien évidemment, pour s’exercer à produire des textes écrits aux contenus riches, précis, cohérents et adaptés aux différentes fonctions de l’écriture, ce qui est le but et la raison d’être de tout le système.

S’il est vrai que l’anglais partage avec le français de nombreuses incongruités sur le plan de l’orthographe lexicale, son orthographe grammaticale est infiniment plus simple que la française, ce qui explique en bonne partie le fait que les anglophones passent beaucoup moins de temps que nous à déplorer, et à afficher, la faiblesse de leurs étudiants en orthographe. L’anglais contient très peu de suffixes grammaticaux (aussi appelées désinences, flexions…) différents, et ceux qu’il contient se prononcent, ce qui en facilite grandement l’apprentissage. Le français en contient naturellement plus que l’anglais, il est vrai, mais il pourrait se débarrasser d’un très grand nombre de formes superflues qui sont la cause d’innombrables erreurs et qui ne font rien, en passant, pour rendre le français aussi attrayant que l’anglais au yeux des étrangers.

Les récentes propositions de rectifications de l’orthographe, aussi louables soient-elles, ne portent, bien timidement il faut dire, que sur l’orthographe lexicale, laquelle aurait bien besoin elle aussi d’une sérieuse cure d’amaigrissement. Mais devant l’incroyable résistance qu’ont toujours reçue les suggestions de réforme en profondeur de l’orthographe, c’est sans doute pour le moment la seule façon de procéder. Sauf qu’un jour ou l’autre, à moins de se complaire indéfiniment dans le présent état de masochisme collectif, à moins de toujours vouloir jeter le blâme sur l’école, les enseignants, les élèves, Internet…, il faudra bien regarder en amont, vers l’une des sources principales du problème et agir en conséquence.

Il ne s’agit certes pas, comme on pourrait le croire, de construire une orthographe purement phonétique. Compte tenu de l’état actuel du français et du fait que la langue écrite et la langue parlée sont deux réalités bien différentes, il faut plutôt doter les générations futures d’un outil moderne, efficace, en récupérant tout ce qu’on peut de la tradition, mais sans en être l’esclave comme c’est présentement le cas. Et le Québec a déjà une certaine réputation de leadership en matière de langue française…

L'auteur, Pierre Calvé, est linguiste retraité de l'Université d’Ottawa.