Pourquoi le pont Champlain est-il gratuit, et pas le pont de la Confédération?

OPINION / Lors d’une assemblée publique tenue en janvier 2017, le premier ministre Justin Trudeau a répondu à une question sur le coût élevé du péage du pont de la Confédération, de propriété fédérale, reliant l’Île-du-Prince-Édouard au reste du pays, en prenant l’engagement de discuter « des mesures à prendre pour permettre aux gens de se déplacer librement, efficacement et ouvertement au pays à peu de frais. »

Deux ans plus tard, les habitants de l’Île-du-Prince-Édouard se demandent quand cet engagement sera respecté et quand ce « peu de frais » sera mis en place.

Depuis cette assemblée publique, le péage du pont de la Confédération n’a cessé d’augmenter et s’élève maintenant à 47,75 $.

Entre-temps, le pont Champlain à Montréal, qui appartient également au gouvernement du Canada, est presque terminé et aucun péage n’est prévu, car lors de la campagne électorale fédérale de 2015, Justin Trudeau s’est engagé à annuler ce péage. Le but initial de ce péage était, selon les termes du Budget fédéral de 2014, de « recouvrer les coûts de construction, puis d’en financer l’exploitation et l’entretien […] limitant du coup l’exposition des contribuables canadiens à des coûts permanents. »

De nombreux habitants de l’Île ont l’impression que le premier ministre a favorisé une partie du pays en éliminant le péage dans une région et non dans l’autre, et ils se demandent pourquoi certains Canadiens sont traités différemment selon leur région de résidence. Annuler le péage proposé pour le nouveau pont Champlain sans toucher au péage du pont de la Confédération n’aide pas à détromper les habitants de l’Île à cet égard.

Que doivent en penser les Prince-Édouardiens? Ayant accepté que la seule façon d’avoir un pont pour remplacer les traversiers tributaires des conditions météorologiques qui relient la province au reste du pays était de payer des péages, ils découvrent maintenant que les règles ont été modifiées. Aujourd’hui, ils constatent que le pont Champlain, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, sera non seulement sans péage, mais sera aussi construit, exploité et entretenu aux frais du gouvernement fédéral. Soudain, un pont qui devait avoir un péage – péage qui, soit dit en passant, n’aurait représenté qu’une fraction de celui du pont de la Confédération – n’en aura aucun. Où est l’équité dans tout cela?

Dans sa réponse, le premier ministre Trudeau a justifié la suppression des péages prévus sur le pont Champlain en soutenant qu’il remplaçait un pont existant qui ne perçoit pas de péage.

Deux arguments peuvent être opposés à une telle affirmation. Tout d’abord, pendant près de la moitié de son existence, le pont Champlain d’origine a effectivement imposé un péage, qui n’a été levé qu’en 1990. Peut-être les habitants de l’Île ne trouveraient-ils plus cette situation choquante si le nouveau pont Champlain imposait également des péages pendant les 28 premières années de sa vie utile.

Mais, plus fondamentalement, pour les Prince-Édouardiens, l’idée que le nouveau pont Champlain soit un « pont de remplacement » constitue une distinction qui ne fait aucune différence. Chaque pont remplace ce qui existait auparavant, qu’il se soit agi d’un vieux pont, d’un traversier ou d’une longue route de rechange. Dans le cas de la liaison entre l’Île-du-Prince-Édouard et le reste du Canada, il s’agissait au départ d’un bateau à vapeur en été et de bateaux à glace en hiver. Plus tard, ils ont été remplacés par un traversier ouvert toute l’année, qui a son tour a été remplacé par le pont de la Confédération et le traversier saisonnier que nous avons maintenant. Au fil du temps et de l’évolution de la technologie, la nature de ce lien a évolué à mesure qu’un mode de transport était « remplacé » par un autre.

Tout comme le nouveau pont Champlain remplacera son prédécesseur, le pont de la Confédération a remplacé le lien qui existait auparavant.

La simple vérité, c’est que le pont Champlain sera sans péage pour des raisons politiques. La décision n’a certainement pas été fondée sur des considérations financières. Tout le reste n’est qu’une simple justification après coup.

Traiter les Canadiens différemment selon l’endroit où ils vivent, en plus d’être manifestement injuste, accroît l’aliénation régionale en dressant les citoyens de différentes provinces les uns contre les autres.

Il est temps que le premier ministre Trudeau fasse preuve de leadership et réduise cette pression sur l’unité nationale en réglant le problème des péages.

L'auteur est le sénateur Percy Downe de Charlottetown