Un soldat kurde regarde la fumée s'élever dans le ciel après des frappes aériennes de la coalition, le 16 juin à Raqqa.

Pourquoi la guerre?

Nous vivons actuellement une période de grandes tensions sur fond de conflit nucléaire qui angoisse la planète entière. Et ni Washington, ni Pyongyang ne semblent vouloir arrêter l'inflation verbale; on dirait même qu'ils cherchent à mettre le feu à la poudre. Alors que dans un autre contexte, les événements récents de Charlottesville et de Barcelone ainsi que ceux à Québec ne font qu'alimenter une angoisse profonde. Pourquoi toute cette haine et cette violence? Pourquoi toutes ces menaces de détruire l'autre et de semer «le feu et la colère comme jamais auparavant»? Pourquoi la guerre?
C'est cette question qu'Einstein a posé à Freud le 30 juillet 1932. La réponse qu'il lui a donné en septembre de la même année demeure énormément d'actualité et repose essentiellement sur deux volets. Le premier: il y a un rapport étroit entre la violence et le droit; les deux suivent la même voie puisque «le deuxième s'est développé à partir du premier». Il n'y a pas de droit sans possibilité de coercition, disait Kant. L'exercice de la justice ou du droit ne peut se faire que si l'exécutif possède un pouvoir de coercition. Et dans une société moderne, sophistiquée et complexe telle que la nôtre, société de droit et de savoir, non seulement le pouvoir de coercition, et par extension les moyens et les possibilités de violence et de destruction, sont de plus en plus puissants mais également «ce n'est plus la violence d'un individu qui s'impose, mais celle de la communauté». 
L'armée et le service militaire, obligatoire ou non, donne une forme et une discipline à l'agressivité; c'est une violence domestiquée, peut-on dire. Par ailleurs, la guerre vient légitimer la cruauté puisque la mort d'hommes, d'un point de vue juridique, n'est pas vue comme un meurtre. C'est la violence disciplinée poussée jusqu'au droit de tuer; il se construit ainsi un droit à la violence. La guerre exclue l'être humain d'une Loi symbolique bonne pour tous. En d'autres termes, l'être humain se sent justifié de faire appel à la violence pour protéger ce qu'il a ou pour acquérir ce qu'il n'a pas mais que l'autre possède. Ce modus operandi agit aussi en dehors de la guerre, comme les événements récents de Charlottesville le montrent très bien. La Ligue anti-fasciste et anti-raciste de Québec l'affirme ouvertement: «S'en prendre physiquement à des membres dangereux de La Meute ou des membres d'Atalante, c'est acceptable».
Le deuxième volet de sa réponse porte sur ce qu'il a découvert plusieurs années auparavant. Freud a vécu les affres de la Première Guerre mondiale ainsi que la montée du nazisme vers la fin de sa vie. Il fut profondément découragé de l'espèce humaine lorsque la guerre a éclaté. Il se demandait lui-même pourquoi l'être humain cherche à se détruire, et détruire son semblable. Et s'il était possible de se prémunir contre une telle violence? 
Son travail d'analyse l'a amené à découvrir l'autre pulsion inscrite au coeur du psychisme inconscient et qui est irréductible: la pulsion de mort, une volonté de destruction. Il y a, répond-il à Einstein, «un besoin chez l'homme de haïr et d'anéantir».
Toute la vie humaine et toutes les activités humaines, ce qu'on appelle la civilisation, prennent leur source profonde dans les deux types de pulsions que Freud à découvert: l'une qui tend à nouer et à tisser des liens qu'il a appelé Eros, c'est-à-dire la pulsion sexuelle (prise dans le sens très large du terme), la pulsion de vie, l'amour, le désir; et l'autre, Thanatos, qui cherche à dénouer et à détruire, la pulsion de mort; une haine et une cruauté plus que simplement viscérale. L'être humain veut son propre bien mais il veut aussi son propre mal. Il veut le bien de l'autre, mais il veut aussi son mal.
Tel est le conflit psychique, la division subjective inscrite au coeur du psychisme qui fait l'essence profonde de l'être humain; divisé entre l'amour et la haine. Elles sont intimement imbriquées l'une à l'autre; inséparables pour former ce qu'on appelle la vie humaine. L'amour ne va pas sans la haine. L'oeuvre de la civilisation est le résultat combiné de ces deux pulsions et elles sont irréductibles, c'est-à-dire qu'il est illusoire, voire dangereux, d'ignorer la tendance à la destruction ou de croire qu'on peut en finir avec celle-ci par l'éducation, l'instruction, la qualité de vie, l'emploi, la communication, etc. Ignorer ou nier, autant l'une que l'autre, ne fait que retourner la vie contre elle-même. 
Il en est ainsi des crises. Elles font parties intégrantes de la vie et de la civilisation; elles sont un élément incontournable dans l'évolution des choses. C'est vrai sur le plan individuel, et ça l'est aussi au niveau collectif. Qu'est-ce qu'une crise, sinon un moment de déstabilisation, de déconstruction et de destruction? 
Plus que simplement de l'ordre d'un constat, la crise manifeste l'ordre performatif de la pulsion de mort: elle a le pouvoir d'agir et aura toujours ce pouvoir d'agir. Mais qui débouche, ou qui peut déboucher sur un rapport différent avec l'autre. Ce fut le cas, par exemple, de la Société des Nations qui fut fondée en 1920 après la crise de la Première Guerre mondiale. Un rapport différent avec plusieurs nations fut construit pour éviter une Seconde Guerre mondiale; effort qui fut cependant un échec. Par la suite, l'Organisation des Nations unies fut fondée en 1945 pour remplacer la SDN avec le même objectif mais avec une organisation différente, une plus grande participation des communautés internationales et des ressources plus grandes. Encore là, un rapport différent fut construit avec presque toutes les nations de la planète. Les efforts diplomatiques de l'ONU sont mis à rudes épreuves actuellement avec ce jeu de relance de destruction entre Washington et Pyongyang.
Mais c'est la pulsion de mort qui va régner en maître à la fin puisqu'on finit tous par mourir un jour. Il est cependant possible, temporairement et partiellement, de restreindre son oeuvre de destruction. Alors, qu'est-ce qui vient faire la différence entre une crise qui débouche sur une destruction et une qui permet la mise en place d'un rapport constructif avec l'autre? Ou dit autrement, la grande question n'est donc pas de discipliner ou domestiquer la volonté de destruction (haine, cruauté, agressivité), mais plutôt de la mettre au service de l'amour pour créer, si je peux dire, un amour réinventé, un nouveau rapport à l'autre, un rehaussement de la civilisation.
Freud misait sur la culture, ce qu'on appelle aujourd'hui la civilisation, comme garde-fou à la guerre: «Tout ce qui stimule le développement de la culture travaille également contre la guerre.» La culture pris dans son sens restrictif, soit le domaine des arts et de la littérature, est une façon de transformer la pulsion agressive en oeuvre créatrice, une oeuvre d'amour; une source de satisfaction et de plaisir autre que celle de la destruction. Mais pris dans son sens plus large, c'est «une aptitude à la transmission d'un ordre symbolique d'une génération à une autre». C'est la définition que Freud donnait au terme « culture ». Il définissait également « malaise », du titre d'une de ses oeuvres majeures, «Malaise dans la culture», comme une «fragilité contemporaine, après la guerre, de tout ce qui se présente aux consciences comme organisation symbolique».
L'organisation symbolique dont il parle, c'est l'institution. Elle est un ordre symbolique puisqu'elle établit un rapport; elle construit un lien entre deux parties qui sont antinomiques l'une avec l'autre : la liberté individuelle et la liberté collective ou d'une communauté.
Depuis le début de la civilisation, le «civilisant» s'est donné des institutions afin de nouer et construire le vivre ensemble. Au début, elles étaient élémentaires mais se sont raffinées et complexifiées au fil des siècles et des millénaires. Les décennies 1960 et 1970, période de l'après-guerre, ont été l'amorce de bouleversements sociaux sur presque toute la planète. Les institutions que l'on qualifie aujourd'hui de traditionnelles ont été profondément remises en question: l'église, la famille, le gouvernement, le père et même l'armée. Une de leurs principales fonctions étaient de discipliner l'agressivité, de s'assurer que les gens puissent vivre ensemble sans qu'il y ait trop d'étincelles en domestiquant ce qui vient briser les liens. Et elles opéraient toutes sur le principe du «UN»: un roi, un gouverneur, un président, un maître, un père auquel les autres devaient s'assujettir, comme la famille bâtie sur le modèle du patriarche, par exemple; principe qui fait appel au pouvoir et à la coercition, mélange qui est un vecteur de la cruauté. Ce principe fondateur n'opère plus: il n'arrive plus à faire lien social comme auparavant.
Depuis on dirait que les institutions se cherchent; ou plutôt sont à la recherche d'un principe autre qui viendrait opérer une coupure dans le plaisir de la cruauté. L'évolution du vivre ensemble en une société de droit et de savoir a amené un phénomène jusque-là ignoré: la féminisation des rapports humains, autant sur le plan individuel que collectif.
La féminisation signifie de laisser ouverte la brèche entre la liberté individuelle et la liberté collective, d'y inscrire une fonction symbolique afin que de cette brèche naisse un rapport différent avec soi et avec les autres. C'est faire appel à un rapport qui n'est pas tout organisé par le pouvoir et la coercition, pas tout organisé par l'«UN» même si ce type de rapport sera toujours présent. C'est opter pour la voie du langage; c'est faire le choix du détour par la parole plutôt que prendre la voie directe d'une jouissance à détruire l'autre. Il n'est pas difficile d'y voir le jeu d'inflation verbale entre Kim Jung Un et Donald Trump: ma bombe est plus grosse que la tienne. 
Au même titre que Winston Churchill disait que «la démocratie est le pire des systèmes politiques, exception faite de tous les autres», on peut également ajouter que la parole est la moins mauvaise de toutes les options potentiellement efficaces. La parole établit un rapport à l'autre qui est toujours fragile, empreint d'incertitudes puisqu'elle exige le renoncement à une partie de notre liberté afin de s'assujettir à un principe supérieur, et non pas à un maître. 
Le malaise actuel des institutions, et ce qui vient en faire leur fragilité, est qu'il est plus facile d'édifier une institution sur le pouvoir que sur la parole. L'impasse actuelle est que la voie de la parole est refusée: tous les efforts sont mis sur les sanctions économiques, une modalité axée sur le pouvoir et la coercition.
Alain Gilbert, Psychologue et psychanalyste, Châteauguay