L’initiative unilatérale du président Macron de présenter la candidature de Louise Mushikiwabo suscite beaucoup d’étonnements et interrogations de la part de nombreux États membres qui s’inquiètent pour l’avenir de l’OIF.

Pourquoi Emmanuel Macron tient-il à Louise Mushikiwabo ?

Les travaux préparatoires en vue du XVIIe Sommet de la Francophonie s’ouvrent le 7 octobre, à Erevan, avec le Conseil permanent (CPF), suivi de la Conférence ministérielle (CMF) et du Sommet des chefs d’État et de gouvernement, les 11 et 12 octobre, avec en point d’orgue la désignation du prochain secrétaire général. Mais à mesure qu’on s’approche du Sommet, on s’éloigne de plus en plus du consensus possible autour de la personne idéale qui devra présider l’Organisation internationale de la Francophonie.

Le Canada qui sollicite le renouvellement du mandat de Michaëlle Jean, estime que celle-ci n’a pas démérité et devrait compléter un deuxième et dernier mandat, pour consolider les acquis réalisés jusqu’ici et maintenir des horizons plus rassurants pour l’avenir de la Francophonie. Mais le président français Emmanuel Macron ne l’entend pas de cette oreille.

Pour essayer de comprendre les raisons qui ont amenées le président Macron à préférer la Rwandaise au détriment de la Québéco-Canadienne d’origine Haïtienne, également Française par alliance, nous remontons à la genèse même de cette candidature.

En effet, dans sa parution du 24 juin 2018, le magazine français Jeune Afrique révèle ceci : « L’histoire n’est pas connue, mais, le 23 février dernier à Bruxelles, en marge d’un sommet sur le G5 Sahel, Moussa Faki Mahamat et son équipe rencontrent discrètement Emmanuel Macron, son ministre Jean-Yves Le Drian et son conseiller Franck Paris. Le président français expose alors une idée surprenante : proposer le secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie à la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo. Le Tchadien est séduit par le projet et accepte de le soutenir, notamment auprès de Paul Kagame. Et, au 31e sommet de L’Union africaine, les 1ers et 2 juillet prochain, à Nouakchott, Moussa Faki Mahamat et Paul Kagame, le président en exercice de l’organisation continentale, accueilleront Emmanuel Macron tout en soutenant la campagne de la candidate rwandaise… »

L’initiative unilatérale du président Macron de présenter la candidature de Louise Mushikiwabo — son président, Paul Kagame, affirmant n’avoir jamais entrepris de démarches pour ce poste – suscite beaucoup d’étonnements et interrogations de la part de nombreux États membres qui s’inquiètent pour l’avenir de l’OIF.

L’affirmation ci-dessus est corroborée par les propos de Louise Mushikiwabo dans une entrevue accordée à une chaîne de télévision rwandaise, où elle confirme implicitement que : « cette idée de me présenter à ce poste de secrétaire générale de la Francophonie est venue de plusieurs échanges avec des pays amis. Nous y avons réfléchi et nous avons finalement pensé que c’était une très bonne chose... »

La Francophonie, c’est d’abord et avant tout, le partage et la promotion de la langue française et de la diversité culturelle. Cette promotion passe par l’enseignement et l’apprentissage de la langue française à des enfants et même des adultes qui ne l’ont jamais apprise ou qui en ont perdu l’usage.

La Francophonie, c’est également des valeurs démocratiques et la défense des droits de la personne, acceptées par les États membres et inscrites à la fois dans la Déclaration de Bamako et dans celle de Saint-Boniface.

Cependant, au cours de 10 dernières années, le français a cessé d’être utilisé comme langue d’enseignement et d’administration publique au Rwanda, pour faire place à la langue de Shakespeare.

Interrogée en septembre 2011, sur la place de la langue française malmenée au Rwanda, l’actuelle candidate qui veut diriger l’OIF demain, déclarait : « L’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français [...] au Rwanda, le français ne va nulle part ».

Au chapitre des libertés publiques et des droits fondamentaux, le Rwanda a d’énormes défis à relever. En effet, il n’y a pas de démocratie véritable sans une opposition politique, sans liberté d’expression et sans une presse forte, libre et indépendante. Or, au Rwanda, la voix de l’opposition politique est malheureusement très inaudible.

D’où la question que de nombreuses personnes se posent : pourquoi Emmanuel Macron tient-il autant à la candidature de Louise Mushikiwabo ?

En effet, on constate que malgré toutes les bonnes intentions d’Emmanuel Macron — qui a d’ailleurs bravé les critiques des organisations de défense des droits de la personne relatives au choix étonnant du numéro deux d’un régime autoritaire pour diriger la Francophonie —, de rebâtir les ponts avec le Rwanda en rétablissant les relations bilatérales saines, cela ne suffit pas pour infléchir l’homme fort de Kigali qui est toujours méfiant à l’égard de la France et le regarde d’un œil suspicieux.

Pour preuve, il rechigne toujours à accepter la demande d’accréditation d’un ambassadeur français à Kigali, alors que lui en a un à Paris. Peut-être attend-il d’abord de mettre la main sur l’OIF, en plaçant une de ses fidèles collaborateurs, avant de pouvoir lâcher du lest.

De toute façon, plusieurs éléments tendent à démontrer clairement que, bien que le Rwanda soit toujours membre de l’OIF, ce pays accorde très peu de considérations à la Francophonie. En effet, c’est depuis plus de 10 ans que Louise Mushikiwabo est ministre du gouvernement rwandais. Et pourtant, son pays a toujours fait preuve d’une certaine nonchalance et de laxisme dans l’acquittement de sa contribution statutaire dans les temps requis.

Selon des sources bien informées, en 2014, l’OIF a dû accorder au Rwanda une réduction de 50 % de sa contribution statutaire et s’entendre sur un calendrier de règlement des arriérés. Mais malgré cette réduction, durant les années 2015, 2016, 2017 et même 2018, le compte de ce pays était resté en souffrance pour une maigre contribution de 30 000 euros par année.

Demain si Louise Mushikiwabo devient secrétaire générale de la Francophonie, pourra-t-elle vraiment convaincre les États membres de s’acquitter, à temps, de leurs obligations financières envers l’Organisation, alors qu’elle-même n’a pas daigné répondre favorablement aux appels répétitifs de l’OIF pour honorer le paiement des arriérés de son pays ? Les années à venir risquent de s’annoncer particulièrement difficiles pour cette organisation si les États membres ne parviennent pas à un consensus, en choisissant une personne idéale pour le bien de la Francophonie.

L'auteur du texte est Isidore Kwandja Ngembo, politologue d'Ottawa.