Toute démocratie qui se respecte se doit de compter sur une éducation humaniste pour rester en santé et prendre encore plus de vigueur.

Pour une éducation humaniste

OPINION / Quoi, se demanderont certains à la lecture de ce titre, il existe encore des enseignants qui défendent une approche humaniste en éducation, cette chose poussiéreuse qui sent le camphre et les boules à mites. Oui, en effet, et j’oserais même aller plus loin en affirmant que toute démocratie qui se respecte se doit de compter sur une éducation humaniste pour rester en santé et prendre encore plus de vigueur.

Toutefois, face à un gouvernement de la Coalition avenir Québec qui fait part de son désir de lier davantage l’école à l’économie et de rapprocher la recherche universitaire de l’entreprise privée, je crois qu’il est nécessaire, par simple prudence, de réaffirmer haut et fort notre attachement à ce modèle éducatif.

De l’humanisme classique...

Autrefois, au Québec, on enseignait les humanités dans les collèges classiques. Inspirée par la Renaissance qui préconisait un retour vers les valeurs de l’Antiquité, l’étude des grandes œuvres grecques et latines y occupait une place très importante. Cet enseignement, qui était donné par des ordres religieux très conservateurs, s’adressait à une élite et avait pour but, non pas de contester l’ordre établi, mais bien de le perpétuer.

Dans la foulée de la Révolution tranquille, le Rapport Parent est venu proposer une nouvelle conception de l’éducation qualifiée par ses auteurs de « nouvel humanisme ». Leur inspiration, cette fois, ne venait plus de la Renaissance, mais plutôt du projet des Lumières qui se donnait comme but, en s’appuyant sur le pouvoir de la raison, le savoir et le développement de l’esprit critique, de libérer l’être humain de l’ignorance, des superstitions, du fanatisme religieux et des tyrannies politiques. « Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement », affirmait Kant dans son petit opuscule de 1784 intitulé «Qu’est-ce que les Lumières?»

Ce nouvel humanisme que proposait le Rapport Parent se donnait comme mandat de casser l’approche élitiste qui avait cours en éducation avant la Révolution tranquille en rendant accessible à tous les élèves cet « univers polyvalent de connaissances » qui incluait autant la culture humaniste que la culture scientifique, technique et populaire. Pour eux, l’éducation et la démocratie représentaient les deux faces d’une même médaille, l’une assurant le déploiement et la vitalité de l’autre, et vice-versa : « Pour être efficace, la participation démocratique requiert que chacun soit suffisamment éclairé pour poser un jugement, pour remplir des fonctions publiques, pour collaborer à des décisions collectives», écrivaient-ils. Et cela ne pouvait se faire que par l’entremise d’un système d’éducation résolument centré sur l’émancipation de l’être humain.

L’exemple des cégeps

Le cégep, cette créature hybride où se côtoient les formations technique et générale, représente un exemple concret de l’application de ce nouvel humanisme que défendait le Rapport Parent. Avant d’être accueilli comme un client, un contribuable, un consommateur, un bénéficiaire ou un travailleur potentiels, l’étudiant qui entre au cégep est traité avant tout comme un être humain, une personne aux multiples facettes et au potentiel énorme que le système d’éducation se donne comme mission de développer.

Et c’est grâce à cette formation générale et fondamentale, à cette culture à laquelle il aura accès, que le futur citoyen sera en mesure de réfléchir, d’agir, de travailler et d’aimer d’une manière plus riche et plus pertinente, mais aussi de s’ouvrir à l’autre et au monde, de s’épanouir et de bien saisir les multiples enjeux et défis que lui et la société tout entière devront relever au cours des années à venir.

Dans un monde en perpétuelle transformation, c’est justement cet ensemble de repères, ce socle commun ou cette grille d’analyse que l’étudiant aura reçue par l’entremise de sa formation générale, qui lui permettra pendant toute sa vie active de comprendre, de porter un regard critique, de s’adapter ou, mieux encore, de transformer la réalité en fonction des valeurs et des idéaux auxquels il adhère au plus profond de son être, comme je l’explique plus longuement dans mon récent essai intitulé «L’école amnésique ou Les enfants de Rousseau».

Ainsi, ceux qui affirment, à partir d’une approche utilitariste, pragmatique et techniciste, que la vision humaniste de l’éducation est dépassée, tout en exigeant d’une manière inconditionnelle que l’école se branche plutôt sur le marché du travail, les besoins de la grande entreprise, l’économie et le développement des compétences, prônent en réalité la mort de notre système d’éducation et, par ricochet, la déliquescence de notre démocratie.

Réjean Bergeron,

Professeur de philosophie,

Cégep Gérald-Godin