Il faut se souvenir que jusqu’à une certaine époque, l’animalité était le trait distinctif du Noir. Il ne pouvait donc pas prétendre à la connaissance du passé, c’est-à-dire à l’histoire, qui demeure un attribut exclusif de l’homme.

Pour un dépassement du Mois de l’histoire des Noirs

OPINION / Quel est le sextuor, l’agencement de noms, d’articles défini et indéfini ; le segment de discours sans verbe, sans adjectif ni adverbe, qui fait chanter et danser chaque année à la même saison, une partie de l’humanité ?

C’est le Mois de l’histoire des Noirs, célébré depuis bientôt un siècle, en février.

Six mots coalisés dans une structure sémantique ambiguë qui revendique plus de clarté.

Pourquoi février a été associé à l’histoire des Noirs? Ce n’est point parce qu’il est le mois le plus court comme disent d’aucuns en faisant de l’ironie. Ce mois a été retenu pour rendre hommage à deux hommes : Abraham Lincoln et Frederick Douglass. L’un est né en février, l’autre est mort en février; les deux ont contribué à faire avancer de la cause des Noirs aux États-Unis.

Avant 1926, date à laquelle l’histoire des Noirs fut célébrée pour la première fois aux États-Unis, à l’initiative de Carter G. Woodson, il y avait un vide historique. Accorder ne serait-ce qu’une courte période à la connaissance de leur passé, constituait alors un progrès.

Et encore, pour célébrer leur histoire, les Noirs ne disposaient au départ que d’une semaine : ce fut d’abord le «Negro History Week», puis le «Black History Week», et enfin le «Black History Month». Quelle prodigieuse évolution !

Pourquoi, pendant que les autres hommes vivent quotidiennement leur histoire, l’homme noir, lui, ne vit la sienne que mensuellement ? Privilège ou restriction ?

Il faut se souvenir que jusqu’à une certaine époque, l’animalité était le trait distinctif du Noir. Il ne pouvait donc pas prétendre à la connaissance du passé, c’est-à-dire à l’histoire, qui demeure un attribut exclusif de l’homme.

Sorti de l’esclavage et de l’animalité, mais encore maintenu dans la ségrégation et le racisme, il était normal qu’on accordât une humanité partielle au Noir. Il était aussi normal et salutaire, là où le Noir avait été animalisé et mis dans les fers, qu’il revendique une histoire, et célèbre cette histoire, même occasionnelle. C’était une manière d’affirmer son humanité retrouvée et de se réconcilier avec lui-même.

Dans le contexte ci-dessus évoqué, l’institution d’un mois au cours duquel les Noirs commémorent l’accès à l’histoire, répondait à un besoin d’humanité. Or, l’histoire se déploie sans solution continuité, sans rupture. Les hommes vivent, en vivant, ils font leur histoire, l’écrivent, la clament, constituent une mémoire transmise de génération en génération.

Au demeurant, vivre ponctuellement l’histoire, la célébrer mensuellement est à la fois une rupture et une restriction, contraire à son sens et à l’évolution.

Je crois par conséquent que si le Mois de l’histoire des Noirs a contribué à réparer un tort, et s’il est encore mû par des intentions légitimes, il demeure qu’il confine les Noirs dans une vision festive et restrictive de l’histoire, et que sa répétition jure avec l’ évolution et le sens de l’histoire.

L’histoire des Noirs déborde le cadre qui lui est assigné. Elle n’est pas fondamentalement différente de l’histoire de l’homme. L’homme est le même sous tous les cieux, il est encore sous des peaux noire, blanche, jaune ou rouge, le même. Entre les hommes aux aspects différents, il y a une filiation certaine. En vérité, l’histoire des Noirs est inséparable de l’histoire de l’homme.

L’histoire de l’homme a un commencement. Quel que soit le repère sur lequel on s’accorde pour la faire débuter, on trouve l’homme noir à ce point de départ convenu.

Décide-t-on de faire commencer l’histoire avec l’apparition de l’homme ? L’ homme noir se dresse en Afrique et marche sur la terre comme premier représentant de l’humanité. C’est la sortie de cet homme de son foyer africain qui rend possible la différenciation raciale dans des conditions d’existence diverses, de sorte que directement ou indirectement toutes les races sont issues des premiers représentants de l’humanité.

A-t-on choisi de faire débuter l’histoire avec l’écriture? L’Égypte pharaonique est pionnière avec ses scribes noirs — avant la Mésopotamie — traçant des hiéroglyphes sur le papyrus, sur les parois des pyramides, sur les stèles, les sarcophages. Et c’est en Égypte que les savants de l’Antiquité grecque, Platon, Thalès, Euclide, Archimède, Pythagore, Hippocrate, furent initiés à la philosophie, à la physique, à l’astronomie, aux mathématiques, à la géométrie, à la médecine, par des prêtres noirs, leurs maîtres.

Les Noirs, où qu’ils se trouvent doivent avoir une conception plus longue de leur histoire, et pour cela, il faut la sortir du mois de février et la restituer à la quotidienneté et à la permanence, en la consignant dans les livres, en la plaçant dans les bibliothèques, en l’introduisant dans les écoles et les universités, à l’intention des Noirs et de ceux qui ne le sont pas, mais avec qui nous formons une commune humanité.

Dr Farmo Moumouni,

Philosophe