Pour la résolution de la crise mondiale de la migration des populations désespérées

La migration massive des populations déshéritées d'Afrique et Moyen Orient (Sud) vers Europe, Canada, Québec et États-Unis (Nord) est un phénomène mondial dramatique sans précédent de notre temps. Le secrétaire général des Nations unies vient de confier à Madame Louis Arbour le mandat d'élaborer la première entente entre les membres pour assurer une « migration sécuritaire, ordonnée et régulière » et mettre en place les mesures pour « protéger les migrants durant leur déplacement et encourager la coopération entre les nations pour un meilleur contrôle des frontières », dans une perspective de la paix mondiale (La Presse canadienne 10 mars 2017), La réalisation de ce projet déterminant sans doute pour la paix mondiale nécessite au préalable, une appréhension du problème sous le double angle de ses causes profondes et de ses conséquences aussi bien au Sud qu'au Nord.
Les migrants ou les réfugiés sont de différentes catégories sociologiques. On peut distinguer les migrants « écologiques » qui fuient la désertification, la sécheresse et la famine dans les pays d'Afrique, dirigés par des dictateurs dont l'impéritie et le cynisme politiques pérennisent le sous-développement. On sait que ces despotes sont le plus souvent maintenus au pouvoir par les grandes puissances du monde. On compte aussi des jeunes africains victimes d'exclusion sociale et économique dont les horizons, en tant que personne humaine, sont bouchés. Les publicités dans les médias classiques et les nouvelles technologies d'informations et de communications (NTIC) ou les témoignages des « frères ou soeurs qui auraient réussi », ont façonné leur imaginaire de telle manière que l'Occident représente l'Eldorado pour eux. Floués le plus souvent par des « passeurs » sans scrupules qui les embarquent dans des « bateaux » de fortune, ces jeunes se noient souvent dans la mer avec leurs espoirs et leurs rêves d'une vie meilleure. Ceux et celles qui parviennent à destination seront au mieux pris en charge par les services sociaux et au pire devenir des indigents.
Il y a aussi les migrants ou es réfugiés « victimes » des guerres civiles dans leurs pays (Afghanistan, Irak, Lybie, Syrie, etc.) où les grandes puissances sont intervenues ou interviennent militairement pour le pétrole, le gaz, etc. ou pour des raisons géopolitiques. Il faut y inclure les migrants « victimes » du terrorisme islamique radical dont la montée coïncide la plupart du temps avec la période de la guerre ou la post-guerre. Les terroristes se procurent des armes russes, américains, françaises, britanniques, soit sur le marché noir soit par l'intermédiaire des pays du Golf « amis » de l'Occident.
En termes de solution dans les pays du Sud, les programmes à long terme de politique de l'eau, de l'énergie et de l'environnement, proposés jusqu'ici par des experts nationaux et internationaux doivent enfin être appliqués par une politique volontariste des États Africains, les pays du G7 et les organisations de l'ONU pour contrer la désertification et mettre fin à la faim. L'adaptation du système d'éducation aux besoins des pays, le développement des entreprises d'économie sociale et les politiques d'emploi, etc. favoriseraient l'insertion sociale et économique des jeunes. Par ailleurs, la communauté internationale doit trouver une solution durable aux conflits et aux guerres qui alimentent, non seulement les mouvements des populations recherchant la sécurité mais aussi constituent le terreau fertile au terrorisme. Une coordination nationale et internationale de la lutte au terrorisme doit se poursuite parallèlement à la mise en oeuvre des moyens de prévention
La migration massive des « populations autres » engendre de sérieux problèmes culturels, religieux, politiques et économiques en Europe, au Canada, au Québec et aux États Unis qui deviennent les terres d'accueil des migrants et des réfugiés. Le nouveau paysage multiculturel de ces sociétés déboussole, à des degrés différents, les populations hôtes qui voient leurs repères identitaires « brouillés ». Cela développe chez les gens des sentiments de frustration, d'intolérance, la xénophobie, racisme qui hantent toujours la nature humaine. Certains hommes politiques (Donald Trump aux États-Unis) ou femmes politiques (Marine Le Pen en France) exploitent à fond ces sentiments qui remettent sérieusement en cause le vivre ensemble.
Ici les partis politiques de gauche, les mouvements progressistes de la société civile (mouvements féministes, syndicaux, des jeunes, des artistes engagés) doivent contrer la montée du populisme dans les démocraties occidentales. En ce qui concerne la question fondamentale et délicate de l'identité nationale, il revient à chaque nation d'élaborer et d'appliquer une politique du possible dans la perspective de ce qu'il est, de sa définition de lui-même, de son projet de société particulier, en incluant l'autre qui vient d'ailleurs arrivent et qui devient ou va devenir des nouveaux citoyens. Cette politique du possible se baserait sur les principes suivants : l'être humain est un « animal migrateur », on a beau fermer les frontières terrestres, aériennes ou maritimes, construire des murs de béton ou des fils barbelés à courant électrique des pays, les hommes, les femmes et les enfants migreront toujours de gré ou de force.
Pour ces raisons, les citoyens et les dirigeants des sociétés hôtes doivent se référer à une réalité historique fondamentale soulignée par Fernand Dumont dans Raisons communes (1995). « Toutes les cultures empruntent, et depuis toujours. La culture de la France, comme les autres, a tiré son originalité d'un prodigieux brassage d'influences. (...). Dans ces cas-là comme dans celui de notre culture, on n'atteint pas l'essentiel en inventoriant des traits irréductibles à toute ressemblance étrangère. Ce qui fait l'originalité d'une culture, ce n'est pas son repli sur quelque distinction originaire, mais sa puissance d'intégration ». Les humains sont « condamnés » à vive ensemble dans le respect de la dignité de la personne. C'est donc l'humanisme et la raison historique qui doivent inspirer la résolution nationale et internationale de la migration massive des populations désespérées qui est sans doute la grande crise mondiale de ce XXIe siècle. Mais est-ce que nous aurons à la fois notre état d'âme et notre raison ?
Yao Assogba, professeur émérite à l'Université du Québec en Outaouais