Lawrence Cannon s'est vu décerner un doctorat honorifique par l'Université du Québec en Outaouais lors de la collation des grades 2018.

Politique, populisme et Internet

OPINION / Avant tout, je veux remercier tous ceux et celles qui ont appuyé ma désignation comme récipiendaire de ce doctorat honorifique.

C’est vrai qu’au cours de ma carrière, j’ai eu la chance d’occuper des postes prestigieux. J’ai rencontré des personnes importantes. J’ai même reçu d’autres distinctions que celle qui m’est donnée aujourd’hui.

Mais je dois vous dire que rien ne fait plus plaisir que de voir ses actions reconnues par ses concitoyens et concitoyennes.

D’ailleurs, sans l’estime et l’aide de sa communauté, de ses voisins, de ses amis et de sa famille, rien n’est possible en politique. Si on n’a pas d’appui chez soi, on ne pourra jamais faire quoique ce soit au niveau municipal, provincial, fédéral ou même international.

C’est ce que voulait signifier Tip O’Neil, un ancien président de la Chambre des représentants des États-Unis, quand il a dit «all politics is local». La politique est d’abord une affaire locale.

La même vérité s’applique à nos institutions.

La mission que remplit l’Université du Québec en Outaouais, et toutes ses autres composantes, en fait comme chaque université au monde, a la même valeur, la même importance dans la vie de ses diplômés qu’ont les Harvard, Oxford ou Sorbonne dans la vie des leurs. Et j’invite la cohorte 2018 de l’UQO, qui est réunie ici aujourd’hui, et qui va bientôt commencer à se disperser dans diverses directions, à ne jamais oublier d’où elle vient.

C’est à ce groupe de finissants et de finissantes, les vrais héros de cette cérémonie, que je voudrais adresser quelques réflexions personnelles.

La mondialisation de l’économie, le développement fulgurant des technologies des communications ont ouvert des portes à votre génération qui n’étaient pas accessibles à la mienne. D’autres innovations vont sans doute influencer vos carrières.

Il est probable que certains ou certaines d’entre vous ayez un jour des robots comme compagnons de travail par exemple. Dans quelques mois, d’ailleurs, quelques robots feront leur apparition parmi le personnel du nouveau magasin des Galeries Lafayette, sur les Champs Élysées.

J’espère que vous profiterez pleinement de ces avancées technologiques.

Mais presque toutes les possibilités qui vont s’ouvrir devant vous comprendront aussi des décisions inédites à prendre.

Votre génération, par exemple, pourrait être celle qui verra les effets de la manipulation génétique et les applications dans la vie quotidienne de l’intelligence artificielle. Ce que vous aurez appris ici et dans votre milieu familial et social seront les meilleurs guides dans ce dédale de choix. Même des institutions parmi celles qui semblaient les plus solides de notre société ont connu des bouleversements considérables au cours des dernières années.

C’est très visible, par exemple, dans le domaine où j’ai passé la plus grande partie de ma vie professionnelle, la politique.

Quand j’étais jeune, le tableau politique était simple. Depuis des générations, au Québec, il y avait deux sortes d’individus et de familles, les bleus et les rouges. On votait habituellement comme son grand-père ou même son arrière-grand-père.

Dans mon cas, je votais – au provincial – pour le même parti que mes ancêtres irlandais avaient appuyé quelques siècles avant ma naissance.

La situation a commencé à changer au début des années 1970, avec l’arrivée du Parti québécois, voué à l’indépendance du Québec, qui est allé chercher ses appuis chez les « vieux » partis, mais surtout chez les jeunes électeurs et électrices. Aujourd’hui, les vieux moules politiques sont définitivement brisés et il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui ont voté selon les élections provinciales et fédérales, pour des partis différents à plusieurs reprises.

Il n’y a pas très longtemps, une carte de membre était la preuve de la loyauté individuelle à une formation politique particulière. Aujourd’hui, le parti politique qui forme le gouvernement canadien, le Parti libéral du Canada, ne distribue plus de cartes et ne recrute plus de membres.

Cette dé-fidélisation des électeurs vis-à-vis les partis politiques n’est pas un phénomène québécois ou canadien.

Lors des élections françaises de 2017, quand j’étais ambassadeur en France, les deux grands partis traditionnels, représentant la droite et la gauche, ont été balayés par une formation fondée à peine plus d’un an plus tôt. Il est indéniable que cette désaffection vis-à-vis les partis traditionnels a ouvert la voie à des mouvements et des personnalités dits populistes, habituellement d’extrême droite, mais pas exclusivement qui sont en train de bouleverser les gouvernements de plusieurs pays.

En Europe, l‘Italie, la Hongrie et la Pologne sont maintenant gouvernés par des nouveaux partis radicaux de droite.

Même dans l’opposition, ces mouvements influencent profondément la gouvernance de vieilles démocraties.

Sur notre propre continent, après les États-Unis en 2016, le Mexique et le Brésil viennent tout juste d’élire des politiciens décidés à effectuer une rupture avec l’histoire récente de leur pays.

On a vu la même idéologie opérer en Europe et en Asie.

Le Brexit découle aussi en grande partie de cette tendance. Aucun pays ni aucune société, en fait, n’est à l’abri de ces mouvements populistes,

Comme l’a dit François Hollande lui-même, «La démocratie n’est pas irréversible et les digues contre le populisme ne sont pas indestructibles».

Tous ces nouveaux régimes veulent aussi propager une forme de nationalisme exagéré fondé sur la crainte des immigrants et des étrangers. Ce phénomène a sans doute plusieurs causes, mais il est directement lié à une autre réalité qui est particulière à votre génération, les médias sociaux. Il est douteux par exemple de Donald Trump soit devenu président des États-Unis il y a deux ans sans l’influence des médias sociaux. Et on a vu que ces médias sont très vulnérables à la manipulation par des groupes d’intérêts, des individus marginaux parfois dangereux et même des pays étrangers hostiles à nos intérêts.

La taille même des entreprises informatiques en font presque des entités à l’abri de la supervision gouvernementale.

Cette année, les quatre compagnies les plus riches du monde sont Apple, Amazon, Alphabet (propriétaire de Google) et Microsoft.

Et Apple et Amazon ont chacune atteint la valeur jamais vue de plus d’un billion de dollars. Petit rappel : un billion – trillion en anglais – c’est mille milliards, 12 zéros.

En parallèle à la montée fulgurante de l’informatique on a par ailleurs assisté à la disparition graduelle des médias traditionnels, à commencer par la presse écrite, qui existe depuis presque quatre siècles.

De plus en plus, c’est Internet qui fournit l’information dont vous avez besoin rapidement. C’est ici en particulier que doit intervenir l’éducation que vous avez reçue ici. Car la réponse la plus récente, la plus facilement accessible ou la plus populaire n’est pas toujours la bonne. La vitesse ne produit pas nécessairement la vérité.

Et le changement politique radical, s’il n’est pas accompagné d’un plan de gouvernement solide, réaliste qui vise le bien commun, peut être plus dangereux que salutaire.

Rien ne peut vraiment remplacer le doute philosophique ou la méthode scientifique pour arriver à la meilleure décision.

Donc, en terminant, je me permets de souhaiter que lorsque vous aurez des choix importants à faire, dans le meilleur des mondes qui vous attend, vous vous rappellerez ce que vous avez appris ici. Je ne parle pas seulement des connaissances objectives que vous avez acquises pour obtenir votre diplôme. Il s’agit tout autant de la façon dont vous aurez appris à juger de la véracité, de la valeur et de l’importance relative de certaines réalités.

C’est cette lumière que vous devrez parfois projeter sur des événements et des situations parfois obscurs.

J’espère que vous saurez aussi alors faire valoir les principes qui ont permis à notre pays de grandir et de prospérer : la justice, l’égalité et la compassion.

Ce texte a été présenté lors de la collation des grades 2018 de l’Université du Québec en Outaouais par Lawrence Cannon, l'ancien ministre et ambassadeur.