Selon l’État de l’énergie au Québec, près des deux tiers des véhicules neufs achetés au Québec sont des « camions légers »
Selon l’État de l’énergie au Québec, près des deux tiers des véhicules neufs achetés au Québec sont des « camions légers »

Plus gros, plus fort, plus polluant

OPINION / J’écoutais Tout le monde en parle, dimanche. En fait, j’écoutais les publicités entre deux entrevues. C’est là que ça m’a frappé. Coup sur coup, une publicité de pick-up (gros, fort, wow!) puis une publicité contre la cigarette (ouache, dégueu, danger!).

La première publicité, financée par l’industrie, alimente une consommation massive de gros véhicule. D’ailleurs, selon l’État de l’énergie au Québec, près des deux tiers (64%) des véhicules neufs achetés au Québec sont des « camions légers ». Or, ces véhicules émettent beaucoup de CO2, contribuant au réchauffement climatique, mettant à mal la santé de la planète et de ses écosystèmes.

La seconde publicité rajoute une couche de sensibilisation pour un autre enjeu de santé publique : la cigarette. Subventionnée par une foule d’organismes gouvernementaux et paragouvernementaux, elle nous rappelle une fois de plus les dangers du tabac.

Quand on prend le temps d’y penser, le contraste est évident. 

D’un côté, on cherche à vendre du rêve pour faire du profit. 

De l’autre, on cherche à sensibiliser sur les coûts cachés de plaisirs éphémères.

Si on remontait un peu le temps, ce serait une publicité de cigarette qu’on aurait vue aux heures de grande écoute. Un cowboy décontracté jouissant de son produit de consommation au sommet d’une montagne laissant voir des paysages sauvages.

On connaît la suite, après de longs débats, on a finalement accepté le lien entre la cigarette et le cancer. Les autorités publiques ont réagi, elles ont dénoncé, elles ont informé, elles ont taxé, elles ont interdit la publicité… Elles le font encore… Aujourd’hui, les seules publicités grandement visibles mettent en garde contre les dangers du tabac. Même chose pour l’alcool. On voit des publicités de consommation responsable ou d’alcool au volant. Il est interdit de laisser entendre que l’alcool est cool et désirable.

Les normes ont changé, notamment par la reconnaissance des méfaits du tabac et de l’alcool. 

On peut se poser les mêmes questions à propos des camions légers. 

Je ne mets pas en doute l’utilité des véhicules de grosses familles (pour les grosses familles), de véhicules de l’industrie de la construction ou de ceux qui doivent affronter des routes peu entretenues sur une base régulière. Mais je considère que ces « camions légers » servent beaucoup trop souvent à déplacer une seule personne sur un trajet urbain. Ce faisant, ils émettent d’importantes quantités de gaz à effet de serre totalement inutiles.

Je crois aussi que si nous en sommes à ce point (les « camions légers » n’étaient pas aussi abondants il y a 20 ans), c’est en grande partie à cause de publicités qui associent ces véhicules à la virilité, à la force et à la liberté. Par ailleurs, je me questionne sur les motivations de l’industrie de l’automobile, dont les publicités concernent presque exclusivement les pickups. Vous avez déjà vu une publicité de voiture électrique? Subventionnées par deux paliers de gouvernement, on pourrait penser que les concessionnaires auraient avantage à en profiter de faire de belles ventes. C’est comme si l’industrie de l’automobile, en bon citoyen corporatif, voulait rendre les camions légers désirables, mais pas les voitures électriques.

Ce ne sont pas les industries du tabac et de l’alcool qui ont demandé à être muselées dans leurs campagnes publicitaires. Ce ne sont pas les partis politiques qui ont fait du tabac et de l’alcool l’enjeu de campagnes électorales. Ce sont les administrations publiques qui ont pris leurs responsabilités, s’appuyant sur un consensus en construction. Le lien entre l’émission de gaz carbonique et les bouleversements climatiques est aujourd’hui grandement accepté. Le consensus citoyen à ce sujet est clair. Il est de bon ton d’être vert.

Que font les administrations publiques? Le Musée de l’agriculture organise des conférences zéro déchet... mais allez trouver des informations sur les conséquences environnementales de l’agriculture industrielle dans une exposition dont le principal contributeur est Nestlé? On subventionne l’achat de véhicules électriques, qui ont atteint l’incroyable sommet de 3 % des ventes en 2018. On rédige un schéma d’aménagement empreint des principes de densification et de milieux de vie complets... mais qui ne peut empêcher l’approbation d’un projet comme Destination Vanier ?

Je m’adresse ici particulièrement aux fonctionnaires, dans une ville de fonctionnaires… J’espère un jour voir les publicités soulignant les méfaits de la surconsommation de camions légers à la télévision.

L'auteur de ce texte, Mathieu Charron, est professeur de géographie à l'Université du Québec en Outaouais et membre de Climat-GO.