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Place du français à Gatineau : une démission?

À vous la parole
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OPINION / À Gatineau, force est d’admettre que l’anglais se porte plutôt bien, merci. Commerces, services publics, etc., tout est accessible pour les locuteurs de cette langue. Ce n’est peut-être pas une mauvaise chose. Mais ce qui l’est peut l’être, c’est à quel point la langue anglaise domine dans l’espace public. Dans les conversations entre citoyens, dès que le moindre mot d’anglais est prononcé, la cause est entendue : c’est dans cette langue que l’échange se poursuivra. Comme à la fonction publique fédérale, le français, à Gatineau, est clairement une deuxième langue derrière la langue commune par excellence : l’anglais.

En de très rares exceptions, les francophones accommodent systématiquement les locuteurs anglophones. Puisqu’ils le font sans aucune réticence, on peut présumer que cette situation leur convient. Qu’ils ne sont pas ennuyés si le français, dans les relations entre les citoyens, ressemble de plus en plus à toutes les langues autres que l’anglais, c’est-à-dire une langue parlée «entre nous» mais qui s’éclipse dès qu’un ou deux mots en anglais se font entendre.

Avec la mondialisation, notamment par Internet et l’immense popularité de la culture américaine, les Gatinois, et tout particulièrement les jeunes, seraient-ils rendus à ne plus voir d’inconvénients à ce que la langue commune qui relie chacun des habitants de cette ville soit l’anglais?

UN GESTE LOURD DE SIGNIFICATION
Nous avons tous l’entière liberté d’agir comme bon nous semble, mais en utilisant l’anglais dès qu’un non-francophone est dans les parages, nous nous privons de la seule arme que nous avons pour faire comprendre aux non-francophones que nous tenons au français : notre volonté.

Si, dans nos interactions avec des non-francophones, nous continuions à parler notre langue française, le message serait clair : même si vous pouvez obtenir tous les services avec l’anglais, dans vos interactions avec nous, le français est incontournable. Si vous voulez le moindrement participer à la vie citoyenne (réunions de copropriétaires, loisirs, ventes de garage, relations avec les voisins, etc.), vous devez parler français, car nous, nous tenons à vivre en français.

Or, dans l’immense majorité des cas, c’est le message contraire que nous envoyons : ne vous donnez pas la peine de nous parler en français, car pour nous, français ou anglais, c’est du pareil au même.

UNE DÉMISSION?

Si c’est cette mentalité qui prime aujourd’hui chez les francophones, les personnes qui aimeraient donner une meilleure place au français dans l’espace public devront l’accepter. On ne peut pas forcer les gens à livrer des batailles qui ne les intéressent pas.

Mais se peut-il qu’il y ait chez plusieurs francophones une démission qui se cache derrière ce détachement? Que par crainte des conflits, par gêne, pour ne pas avoir l’air intransigeant, etc., on préfère se faire croire que pour nous, personnes bilingues, parler français ou anglais, c’est pareil? Se pourrait-il qu’enfoui profondément sous d’autres considérations, il existe encore, chez plusieurs francophones, le souhait que de ce côté-ci de la rivière des Outaouais, le français ait pleinement sa place de langue commune?

Personne n’aime vivre dans la confrontation. Or, il est tout à fait possible de montrer sa détermination à parler français dans la cordialité. À un voisin qui nous lance un «Hi, how are you, today?», il n’y a rien d’impoli à répondre «Bien, et toi?», et de poursuivre la conversation en français, dans la plus grande courtoisie.

L’idée serait de manifester, dans les petits échanges du quotidien, notre désir (si tant est que nous l’ayons!) que notre langue prenne un maximum de place. L’interlocuteur poursuit en anglais? Poursuivons nous-mêmes en français! On ne peut pas forcer quelqu’un à parler français, mais personne ne peut nous forcer à ne pas le parler!

 «I DON’T SPEAK FRENCH»
«I don’t speak French.», que veut dire cette phrase, au juste? Si on ne parle pas le français, cela ne veut pas dire qu’on ne le comprenne pas. Il est impossible qu’à Gatineau (et à Ottawa), le français jette quelqu’un dans le même état de confusion que s’il entendait du chinois, du finlandais ou du swahili. Il est impossible que les Gatinois, même ceux fraîchement déménagés d’Ottawa, ne soient pas au moins capables de comprendre, en gros, ce qu’on leur dit en français. Surtout si nous avons la bienveillance de ralentir notre débit, d’utiliser des mots anglais ici et là pour faciliter la compréhension. Un conseil : On vous dit «I don’t speak French»? Prenez la personne aux mots : invitez-la à vous parler en anglais, mais continuez de parler français. Beaucoup plus souvent que nous ne le pensez, vous vous ferez comprendre et vous passerez du même coup le message sur l’importance que vous attachez à la langue.

C’est de cette façon que j’agis. Parfois, mon interlocuteur continue en français. Parfois, nous avons un échange hybride (moi en français, lui en anglais). Parfois, je juge, après quelques minutes d’une interaction, qu’il vaut mieux parler anglais, quitte à utiliser des mots français ici et là, parce que l’interlocuteur ne comprend vraiment rien et que pour des raisons pratiques, il vaut mieux parler anglais. Mais même dans ces cas, je me dis que j’ai passé le message : le français, ici, c’est important.

Malheureusement, puisque nous sommes si peu à agir ainsi, l’effet est limité. Or, imaginez si c’était trois fois par jour, et non une fois tous les trois ans, qu’un non-francophone se faisait rappeler l’importance que les francophones entendent donner (redonner) à leur langue à Gatineau!

SANS LE PEUPLE, LE FRANÇAIS NE POURRA S’IMPOSER
Au Québec, et à plus forte raison en Outaouais, assurer au français le statut de langue commune est tout un défi, tant il est facile de vivre uniquement en anglais. À Gatineau, puisque nous accommodons immédiatement les locuteurs de l’anglais, nous supprimons la seule incitation qu’ils pourraient avoir à maîtriser notre langue. Pourtant, par la seule manifestation quotidienne de notre détermination à imposer notre langue, nous pourrions changer les choses.

La seule chance que nous, les francophones et les francophiles, avons d’imposer le français, c’est de montrer au quotidien que nous tenons à notre langue. Sans ce geste citoyen posé dans un maximum de circonstances, le français continuera de perdre du terrain.

Nous avons parfaitement le droit de laisser faire les choses. Si, en cette époque mondialisée où l’anglais est la langue commune, on juge réellement qu’il n’est plus pertinent de promouvoir le français et qu’on s’accommode parfaitement de la situation, qu’on ne change rien.

Mais si nous trouvons encore que le français devrait avoir dans l’espace public une place prépondérante, et qu’il y a effectivement une démission dans notre attitude si conciliante, je nous invite à agir en conséquence.

Étienne Des Roches, Gatineau

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