Avec un taux d’inoccupation de 0,7%, Gatineau est la ville où la rareté est la plus sévère.

Pénurie de logements: le temps de passer à l’action

OPINION / La pénurie actuelle de logements locatifs est inquiétante. Elle frappe déjà durement les locataires de plusieurs villes où les taux d’inoccupation sont deux, voire trois fois moins élevés que le seuil dit d’équilibre de 3%. Avec un taux d’inoccupation de 0,7%, Gatineau est la ville où la rareté est la plus sévère. Les inondations ont déjà aggravé la situation. Déjà, les conséquences de cette pénurie se font durement sentir : accélération des hausses de loyer, augmentation des cas de discrimination, risque élevé de voir les histoires de familles sans logis se multiplier.

Dans le texte «Rareté de logements : qui fait une crise?» (Le Droit, 30 avril), Hans Brouillette, directeur des affaires publiques à la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), affirme que les gouvernements successifs sont en partie responsables de la chute du taux d’inoccupation. Nous sommes bien d’accord, mais pas pour les raisons qu’il invoque.

À son avis, les contraintes gouvernementales auraient entraîné la pénurie de logements, en décourageant les investissements. Il laisse entendre qu’il faudrait laisser agir le libre-marché. Or, c’est exactement ce marché immobilier débridé qui a mené à la hausse du coût du logement et à l’effritement du parc de logements locatifs abordables.

Les vraies causes

Le type de développement immobilier privilégié depuis plusieurs années et la spéculation foncière ont mis une forte pression sur le coût des loyers. Pendant une longue période, les promoteurs privés n’ont construit que des condos ou des logements locatifs trop petits et trop chers pour le portefeuille de la moyenne des locataires.

L’absence d’un réel contrôle des loyers, d’un registre des baux, d’une réelle interdiction de convertir les logements locatifs en condos et d’un encadrement plus sévère des reprises de possession, surtout lorsque le taux d’inoccupation dégringole, nous a mené à la pénurie de logement actuellement constatée.

Dans la dernière année, la pénurie a entraîné des hausses importantes de loyer, augmentant plus vite que l’inflation. Dans certains quartiers montréalais où la disponibilité est pratiquement nulle, les hausses ont atteint plus de 5 %, voire plus de 10 % pour les rares logements familiaux.

Ces hausses accrues ont des conséquences sur la possibilité des ménages locataires, déjà affectés par la perte de logements locatifs au profit d’Airbnb, de demeurer dans leurs milieux de vie. Pour la majorité des ménages de Montréal, la location d’un logement reste la seule manière d’avoir un toit sur la tête. Et pour nombre d’entre eux, ils le font au détriment de leurs autres besoins essentiels. Déjà lors du recensement 2016, 195 000 ménages locataires du Québec consacraient plus de la moitié de leurs revenus pour se loger. La pénurie actuelle risque d’empirer la situation, en repoussant les locataires hors de leur quartier, loin de leurs réseaux d’entraide.

Le problème principal est l’absence de logements répondant à leurs besoins. Seul 11 % du parc de logements locatifs est hors marché privé. Autant dire qu’il n’y a pas d’alternatives pour bon nombre de personnes mal-logées.

Donc, si la faute pour la crise du logement vécue par des centaines de milliers de locataires revient en bonne partie aux gouvernements, ce n’est pas à cause des contrôles qu’ils exercent sur le marché, mais bien de la faiblesse de ceux-ci, doublée de leur incapacité de financer un nombre suffisant de logements sociaux.

Le recul de Québec

Au banc des accusés, il y a le gouvernement québécois qui fait preuve de laxisme dans le financement du programme AccèsLogis depuis des années, ne l’ayant pas indexé depuis 10 ans, ce qui a entraîné un creux historique dans la livraison de logements sociaux. Malheureusement, la Coalition avenir Québec, qui avait promis du changement, ne prévoit financer aucune nouvelle unité, une première en 20 ans.

Puis il y a, en 1994, le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social, qui a également privé le Québec d’environ 75 000 logements sociaux. Quant à sa Stratégie sur le logement, plutôt que de répondre aux besoins les plus urgents, elle s’éparpille dans une foule d’initiatives qui produiront des habitations inabordables pour les ménages ayant des besoins impérieux de logement.

De leur côté, les lobbys de propriétaires doivent arrêter de se victimiser en disant qu’il n’y a pas suffisamment d’incitatifs pour investir : ce sont eux qui tirent des profits importants lors de la revente de leurs immeubles, pas les locataires, ni les finances publiques. De plus, seulement la moitié du gain en capital réalisé lors de la revente d’un immeuble est imposable. Arrêtons donc de donner l’impression de faire la charité : le marché immobilier demeure une «business» payante. On n’a qu’à consulter les prix actuels de revente pour s’en convaincre. Pendant ce temps, c’est le droit au logement, que le Québec et le Canada se sont engagés à mettre en œuvre «au maximum des ressources disponibles», qui passe à la trappe.

Pour atténuer les conséquences prévisibles de la pénurie, il faut que Québec prévoie sans plus attendre des mesures d’urgence pour les ménages à risque d’être sans-logis. À Gatineau, ce sont actuellement des organismes communautaires avec peu de ressources comme Logemen’Occupe qui doivent payer les motels pour les familles qui perdent leur logement. Pour protéger les locataires contre les hausses abusives de loyer, Québec doit créer un réel contrôle des loyers. Puis, pour enrayer la crise, il faut non seulement accélérer la réalisation des projets de logements sociaux programmés depuis une dizaine d’années, mais il faut en prévoir encore davantage, afin de répondre aux besoins les plus urgents. Il faut y concentrer les investissements et il faut déjà prévoir leur développement pour les années à venir, ce que ne permettent pas les budgets fédéral et québécois présentés en mars. Avec des surplus aussi importants d’une part, et une Stratégie sur le logement qualifiée d’historique d’autre part, il est encore temps de rectifier le tir !

Véronique Laflamme,

Porte-parole,

Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)

Maxime Roy-Allard,

Porte-parole,

Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec

François Roy,

Coordonnateur,

Logemen’Occupe