«La sortie malencontreuse de Doug Ford pourrait bien forcer la main du gouvernement fédéral en matière de services d’interprétation.» Nicole Gagnon

Ottawa doit d’abord faire le nécessaire en matière de langues officielles

OPINION / La négligence voulue de Doug Ford à l’endroit de la minorité francophone de l’Ontario a soulevé un tollé de protestations surtout de la part de l’entité fédérale à Ottawa.

Il n’y a aucun doute que les décisions récentes de Ford – même s’il a battu en retraite symboliquement – de réduire le fait franco-ontarien à rien de plus qu’une dépense que l’Ontario ne peut plus se permettre doivent être condamnées avec vigueur.

Toutefois, les parlementaires fédéraux seraient mal venus de lancer la première pierre puisqu’ils ont eux-mêmes fait la promesse, il y a déjà un moment, d’améliorer la qualité des services d’interprétation en langues officielles, promesses qui n’ont toujours pas été remplies, à toutes fins utiles.

En effet, il existe encore un deux poids, deux mesures à Ottawa, lorsqu’il s’agit de la qualité de l’interprétation des délibérations des ministères et des organismes fédéraux. Depuis des années maintenant, ces ministères et organismes ont le loisir de recruter les interprètes de leur choix, y compris des interprètes qui ne répondent pas aux exigences du Bureau de la traduction, le prestataire de services linguistiques du gouvernement fédéral.

Malgré la directive du premier ministre à l’intention de sa ministre, soit de « poursuivre la mise en œuvre des réformes qui amélioreront la qualité et la capacité des services offerts par le Bureau de la traduction », à ce jour, les ministères et les organismes fédéraux recrutent qui ils veulent même si ce faisant ils minent la qualité de l’interprétation en langues officielles. Pourquoi ? Pour faire de maigres économies.

Les entités fédérales qui s’adressent au Bureau de la traduction pour retenir les services de ses interprètes obtiennent systématiquement une prestation de plus grande qualité parce que seuls les interprètes de conférence ayant une accréditation fédérale peuvent travailler à titre d’interprète permanent ou pigiste pour le Bureau de la traduction. Le processus d’accréditation du gouvernement fédéral fait l’envie du monde entier ; il n’y a pas mieux.

Ce système à deux vitesses par lequel le public canadien n’a pas droit à un service de même qualité pour les délibérations de ses institutions démocratiques dans la langue officielle de son choix est précisément ce qui a motivé Judy Foote, alors ministre responsable du Bureau de la traduction, à faire appel à Scott Brison, président du Conseil du Trésor, pour remédier à la situation. Mme Foote préconisait que le Bureau de la traduction, centre d’excellence du gouvernement fédéral en matière linguistique, devienne le fournisseur unique de services linguistiques à la grandeur du gouvernement du Canada.

Or, deux ans plus tard, force nous est de constater que peu de progrès ont été réalisés en ce sens et certains avanceront même que les bureaucrates fédéraux sont maintenant moins disposés à recourir aux services linguistiques du Bureau de la traduction.

En effet, la multiplication des rencontres avec une composante à distance, c’est-à-dire où les gens participent au moyen d’une téléconférence ou d’autres technologies, pose problème. Par les temps qui courent, presque toutes les rencontres avec interprétation ont une composante à distance et 20 % sont des rencontres tenues purement à distance. L’ennui, c’est que nombreux sont ceux qui participent à ces rencontres en empruntant une ligne téléphonique, une technologie dont le son audio est à ce point pauvre que les interprètes sont contraints d’augmenter le volume au maximum pour entendre ce qu’ils sont tenus d’interpréter.

Du coup, les interprètes risquent de subir une blessure auditive qui mettrait fin à leur carrière, car ils s’exposent au feedback et aux chocs acoustiques transmis éventuellement par leurs casques d’écoute.

Pour les interprètes professionnels de calibre, l’interprétation à distance sans protection auditive représente un risque qu’ils ne veulent pas courir, pour la plupart.

Le Bureau de la traduction est donc pris entre le marteau et l’enclume, soit de protéger la santé, la sécurité et le mieux-être des interprètes et de répondre à la demande des clients tout en respectant une échéance qu’il s’est fixée pour régler le problème qui, si elle n’est pas respectée, pourrait voir d’autres ministères et organismes fédéraux recruter des fournisseurs non qualifiés pour faire ce travail.

Lorsqu’il s’agit de services de qualité, la tendance à la hausse en matière d’interprétation à distance constitue une pierre d’achoppement.

Notre pays a choisi d’être officiellement bilingue. Aussi, les Canadiennes et les Canadiens ont le droit de pouvoir suivre les délibérations de leurs institutions démocratiques dans la langue de leur choix. L’égalité d’accès à ces instances constitue la fibre du tissu national et les parlementaires ont l’obligation légale d’y veiller en vertu de la Loi sur les langues officielles et la Constitution du pays.

Les décisions récentes de Doug Ford et les tergiversations du gouvernement fédéral en matière de services à assurer dans les deux langues officielles du pays vont à l’encontre de ces valeurs. Il est capital que les décideurs fédéraux le comprennent bien.

Cela étant, l’arrivée d’une nouvelle administration au Bureau de la traduction, une administration qui a la qualité à cœur, est une nouvelle encourageante. En effet, cette dernière s’emploie activement à remplacer un système d’approvisionnement fondé sur le plus bas soumissionnaire, que d’aucuns estiment nuisible à la qualité de l’interprétation, par un système préconisant la qualité, et ce, même si certains ministères et organismes fédéraux continuent de recourir à des interprètes non qualifiés.

Mais à toute chose malheur est bon, car la sortie malencontreuse de Doug Ford pourrait bien forcer la main du gouvernement fédéral en matière de services d’interprétation. À défaut d’y voir plus tôt que tard, les politiciens fédéraux devraient s’abstenir de lancer la première pierre.

Ce texte a été écrit par Nicole Gagnon, porte-parole du Canada à l'Association internationale des interprètes de conférence.