Selon l'auteur, «la Ville de Gatineau tente de tuer le centre-ville une quatrième fois [...] en voulant créer un site patrimonial de tout un secteur dont quelques bâtiments historiques seulement méritent cette désignation.»

On a tué le centre-ville trois fois; on va le tuer une 4e fois!

Le projet de décréter un site patrimonial au cœur du centre-ville de Gatineau n’est autre chose qu’un gel perpétuel du développement et une expropriation déguisée qui condamnera pour toujours la Ville de Gatineau à végéter et à se retrouver au rang des petites villes du Québec, comme Joliette, Drummondville, Granby, St-Jérôme, Val d’Or, Saguenay et autres de la même catégorie.

On a déjà tué le centre-ville de Hull trois fois — la première fois au début des années 1970 lorsque le gouvernement fédéral a établi plusieurs de ses ministères du côté québécois de la rivière, mais au moins, on a récupéré une certaine activité économique qui a bénéficié à toute la ville et même à la région avec l’arrivée de milliers de nouveaux fonctionnaires qui ont voulu se rapprocher de leur lieu de travail et qui se sont établis à Hull, à Gatineau, à Aylmer et autour.

La deuxième fois, c’est quand nos charmants élus de l’époque de Michel Légère, ont décidé de « transplanter » le centre-ville sur le boulevard St-Joseph. On a pensé qu’en y installant des lampadaires au mercure si aveuglants qu’on risquait des accidents, qu’il finirait par ressembler à la « strip » de Las Vegas. L’expérience s’est soldée par un échec — il fallait s’y attendre — puisqu’une ville ne possède qu’un centre-ville… et que ce ne sont pas les conseils municipaux qui peuvent le décréter. Aujourd’hui, les automobilistes et les cyclistes évitent le boulevard Saint-Joseph comme la peste puisqu’il est troué comme un fromage suisse et qu’on l’a négligé au profit d’autres artères qui desservent nos banlieues.

La troisième fois, c’est vers la fin des années 1980, quand le conseiller Claude Bonhomme est parti en guerre et que la Ville de Hull a tué toute la vie nocturne — les bars, les cafés-terrasses et les restos qui animaient le centre-ville après 17 h — et qui généraient des millions de dollars dans notre industrie touristique.

Depuis, on a fait plusieurs tentatives de créer de l’animation avec des marchés publics qui n’ont jamais réussi à s’implanter de manière permanente et qui fermaient aussi après 17 h, en même temps que les fonctionnaires qui prenaient l’autobus ou la voiture pour rentrer à la maison. Après 17 h, plus rien… On peut jouer au baseball ou aux quilles sur la promenade du Portage. Nos commerces de voisinage qui desservaient à l’époque la clientèle locale sont devenus des commerces de 9 à 5 orientés sur la clientèle des fonctionnaires. Nos restaurants du centre-ville pourraient n’être ouverts que de midi à 14 h et ils s’en tireraient bien. D’ailleurs, certains le sont… Hors de ces heures, le centre-ville est un centre-ville fantôme !

Maintenant, la Ville de Gatineau tente de tuer le centre-ville une quatrième fois… comme s’il n’était déjà pas suffisamment moribond et qu’il mériterait plutôt qu’on lui donne la respiration artificielle — en voulant créer un site patrimonial de tout un secteur dont quelques bâtiments historiques seulement méritent cette désignation. Qu’on veuille protéger certains de ces bâtiments qui ont une véritable valeur historique est tout à l’honneur de la ville, mais de là à vouloir faire croire que tous les bâtiments du secteur ont une valeur patrimoniale, il y a tout un monde ! À moins que les revêtements extérieurs en vinyle financés par le Programme d’amélioration de quartier des années 1980 n’aient acquis leurs titres de noblesse…

Un centre-ville, c’est un centre-ville… 

Il y a aussi des limites à vouloir faire croire qu’un centre-ville peut être un petit quartier paisible et tranquille comme les autres où les enfants peuvent installer leur filet de hockey ou leur panier de basketball dans la rue et y tenir les activités. Les gens qui vivent au centre-ville ne doivent pas s’attendre à vivre dans un petit quartier tranquille. Leur intérêt est de vivre à peu de distance de marche de leur travail, des services de proximité, des transports publics et des grandes infrastructures commerciales — quand il y en a ! — des parcs urbains, de la rivière et des autres plans d’eau.

S’ils veulent jouir de la paix et de la tranquillité, qu’ils recherchent plutôt les quartiers plus tranquilles en périphérie du centre-ville où ils vont trouver les mêmes services ou à peu près, sans toute la vie trépidante qui caractérise l’activité d’un centre-ville. Et si par hasard, ils choisissent d’y habiter, qu’ils en acceptent les quelques désagréments tout comme ses avantages. On dit bien à nos enfants « qu’on ne peut tout avoir. Il faut faire des choix ! » Malheureusement, les centres-villes sont justement appelés à jouer leur rôle de plaque tournante de l’activité économique d’une ville, de cœur de l’activité humaine, de moteur de développement touristique et de reflet de la personnalité d’une ville et de ses habitants. Ils n’ont pas pour rôle de devenir des musées figés dans le temps. Nos musées sont déjà là pour abriter nos trésors du passé. Notre centre-ville doit être tourné vers l’avenir…

Avec ce projet de site patrimonial, les résidents du centre-ville seront pris en otage par la Ville de Gatineau et ne pourront compter sur une appréciation véritable de leur maison, qui constitue pour la plupart leur fonds de pension bien mérité. Ils auront travaillé toute une vie… pour se retrouver devant une valeur immobilière réduite sur laquelle ils comptaient pourtant pour prendre leur retraite et avec des factures de taxes toujours de plus en plus élevées.

Avec ce projet, Gatineau se place en contradiction avec elle-même puisqu’elle a déjà pris position contre l’éparpillement urbain et en faveur d’une densification de l’habitation au centre-ville. Il est inévitable que le centre-ville de Gatineau soit appelé à accueillir du logement de qualité en hauteur afin de rentabiliser nos services publics. Le centre-ville est déjà un centre d’emploi important qui abrite la plupart de nos institutions (Hôtel de ville, Palais de justice, ministères fédéraux et provinciaux, etc.) et il doit poursuivre dans cette voie.

Il faut regarder vers l’avenir, revitaliser l’économie du centre-ville en favorisant son développement ordonné, en y injectant des capitaux neufs, en y attirant de nouveaux résidents et en nous dotant d’un véritable cœur de ville où il y aura de la vie, des gens qui déambulent sur les trottoirs, des vélos qui roulent sur nos pistes cyclables et dans nos rues, des spectacles improvisés, des éclats de rires aux tables de nos cafés-terrasses, des notes de musique qui s’échappent de nos petits cafés-terrasses et bistrots, et des autobus qui transportent des passagers au lieu de rouler vides à plus de 50 km à l’heure après 17 h, parce qu’ils n’ont plus à faire d’arrêts pour faire descendre ou monter des clients.

L'auteur est André Guibord, président d'Innovacom.