Dans le débat contemporain plus spécifique à la situation des oléoducs et gazoducs au Canada, le thème de l’environnement peut facilement se perdre dans des conversations qui placent la santé économique au-dessus de la santé environnementale et humaine.

Oléoducs au Canada: irresponsabilité fiscale et environnementale

OPINION / En 2019, il n’y plus de justification sociétale à pour l’expansion du secteur pétrolier –en Alberta ou ailleurs. Une telle expansion n’a aucun sens environnemental et ni économique. L’Alberta peut en ce sens tirer profit de l’expérience norvégienne, dont l’approche fiscale responsable a porté fruit pour toute la société.

Du côté environnemental, c’est assez clair : notre dette climatique mondiale est de telle envergure que nos jeunes s’inquiètent déjà pour leur avenir. Ils héritent d’une planète stressée, d’un système climatique imprévisible qui produit de plus en plus d’évènements extrêmes tels que les grands feux de forêt, les sécheresses, les tempêtes estivales et hivernales sans précèdent.

Cependant, dans le débat contemporain plus spécifique à la situation des oléoducs et gazoducs au Canada, le thème de l’environnement peut facilement se perdre dans des conversations qui placent la santé économique au-dessus de la santé environnementale et humaine.

Passons donc à l’examen du dossier de responsabilité fiscale.

La Norvège, qui est facilement comparable à l’Alberta en termes de population, production historique de pétrole, et de contribution financière à un niveau de gouvernance supranational (dans le cas de la Norvège, c’est l’Union européenne), a choisi d’appliquer à son secteur pétrolier une approche fiscale innovatrice et responsable qui continue à fournir une prospérité collective.

Comparé à la Norvège, le secteur pétrolier canadien dévalorise la rentabilité publique du secteur à un niveau particulièrement choquant. La Norvège retient entre 75 et 85 % de la valeur agrégée de son secteur pétrolier, tandis qu’au Canada, nous retenons à peine entre 10 et 15 %. En Norvège, 80 % du secteur demeure public. Au Canada, 100 pour cent de l’infrastructure est privée et majoritairement sous le contrôle de multinationales ou de compagnies qui sont contrôlées par des actionnaires non canadiens. Finalement, la Norvège a accumulé un fonds pétrolier souverain qui vaut plus de 1000 milliards $ américains – un fonds établi à la suite d’une étude menée dans les années 1980 par une délégation norvégienne en visite en Alberta. Il n’y a rien de pareil ici au Canada.

Outre la Norvège, d’autres grandes nations pétrolières, telle l’Arabie saoudite, se sont déjà engagées à diversifier et moderniser leurs économies en anticipant une transition vers des modèles de société décarbonisée. L’Arabie saoudite prévoit générer près de 200 GW d’énergies renouvelables au cours de la prochaine décennie. Elle prévoit d’entreprendre sept projets d’énergies renouvelables au cours des six premiers mois de 2019, produisant suffisamment d’énergie pour alimenter 226 500 foyers et créant plus de 4 500 emplois.

On voit aussi que de nouveaux secteurs économiques comme les technologies propres, les énergies renouvelables et les technologies informatiques disruptives demandent de plus en plus de main d’œuvre spécialisée. Ces secteurs offrent des salaires compétitifs, souvent meilleurs que ceux de leurs concurrents du secteur extractifs. En 2016, Statistique Canada a signalé que près de 274 000 Canadiens avaient des emplois verts avec un salaire annuel moyen de 92 000 $, alors que la moyenne était de 59 000 $.

Pendant les dernières décennies, le Canada a établi un régime fiscal qui privatise la grande majorité des revenues du secteur et l’envoie à l’extérieur du pays. Selon un rapport publié en 2012 par Bloomberg, plus de 50 % des revenus du pétrole et du gaz sortent du pays, et plus des deux tiers de la production totale des sables bitumineux au Canada appartiennent à des entités étrangères.

La construction de nouveaux oléoducs et gazoducs ainsi que toute forme de nouvelle infrastructure pétrolière ne font donc aucun sens du point de vue économique –ni environnemental, cela va de soi.

Est-ce qu’on veut continuer à sacrifier la nature et la prospérité canadienne en ajoutant des oléoducs qui permettent la concentration des revenues dans les mains d’un petit groupe, le plus souvent non canadien? Ou veut-on plutôt créer un système responsable qui génère de la valeur pour toute la société canadienne, et qui soit bien préparé pour s’adapter à l’avenir ?

Les oléoducs suscitent un débat passionné au Canada, et le débat est essentiel à une démocratie saine. Mais nos arguments doivent être basés sur des faits. Dans ce cas, ils sont éloquents.

Les oléoducs étaient peut-être une nécessité économique et fournissaient des emplois critiques à un moment donné. Mais dans le monde actuel, où l’innovation est la clé de notre survie, ils constituent une réponse désuète qui nous fait reculer au lieu d’avancer.

Yannick Beaudoin,

Directeur général pour l’Ontario et le Nord canadien,

Fondation David Suzuki