Michael Kovrig a été inculpé par le gouvernement chinois, jeudi.

Mon ami Kovrig et la politique extérieure du Canada

OPINION / Aujourd’hui, j’ai appris que mon ami Kovrig fut inculpé par le gouvernement chinois, et ce après cinq mois de séquestration illégitime. Pendant ces cinq mois, j’ai observé avec consternation comment nos dirigeants politiques ont réagi face à la souffrance de mon ami Kovrig. Il est temps de briser le silence.

Non pas que Kovrig et moi fussions des amis inséparables. On représentait deux générations différentes. On s’est rencontrés en 2009 dans le cadre des séances de formation des agents du programme PRSG (Programme de reportage de sécurité globale) aux Affaires étrangères du Canada. Il prenait sa formation très au sérieux, ce que j’ai pu remarquer lorsque nous étions mis ensemble lors des cours d’arts martiaux. Michael est un chic type et nous avons entretenu des liens même quand j’étais muté en Turquie en 2010. J’étais très content de savoir qu’il avait été choisi agent PRSG pour la Chine. Intelligent, affable et possédant un sens d’humour sans borne, il était facile d’être son ami et collègue de travail.

C’est pourquoi la colère me gagne quand j’entends les arguments de la Chine pour expliquer le pourquoi de son arrestation. 

Quand j’étais jeune, en tant que marxiste — nous étions tous marxistes à cette époque —, les noms de Mao, Normand Bethune et la révolution de 1949 avait un sens. Cela nous faisait rêver d’un monde meilleur. Maintenant, la révolution chinoise n’est plus un modèle politique à suivre. La Chine d’aujourd’hui est un état ambitieux, qui lutte sciemment contre la démocratie et la justice à travers le monde. Au Conseil de sécurité des Nations unies, le vote chinois signifie cynisme, hypocrisie et égoïsme étatique. Ils sont devenus l’autre côté de la médaille russe. Leur présence en Afrique et en Amérique latine ne sert pas la cause des plus pauvres. Au contraire, la Chine ravage tout comme les pires états capitalistes dans l’histoire de la planète. Mon ami Kovrig, quand il sera libéré, pourrait en témoigner librement. J’attends ce moment magnifique quand la vérité brillera de nouveau. Aux Nicola Maduro du monde, je peux vous dire qu’un appui de la Chine a environ la même valeur qu’une garantie américaine. On n’a qu’à penser au traitement réservé aux Tibétains et aux Ouighours pour en avoir le coeur net.

Meng Wanzhou...

Mon indignation ne s’arrête pas là car la souffrance de Kovrig aurait pu être évitée si le gouvernement canadien n’avait pas arrêté la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver en décembre 2018. Meng fut arrêtée en vertu d’un mandat d’extradition issu d’une cour américaine au sujet des violations de sanctions allégées contre l’Iran, violations que ni le Canada, ni les Nations unies n’avaient approuvées. 

Pourquoi fut-elle arrêtée au Canada alors que la destination de Meng était bel et bien le Mexique ce jour-là? 

Le noyau du problème n’est pas compliqué mais les autorités canadiennes ont beaucoup de mal à le dire avec franchise : mon ami Kovrig gît dans une prison chinoise parce que le Canada a dû mal à élaborer une politique indépendante des États-Unis. La renégociation de l’ALENA 1 montre un gouvernement canadien excessivement peureux du pouvoir exécutif américain et prêt à coffrer un dirigeant de Huawei pour bouffer des miettes à la table des Américains. L’Accord commercial États-Unis-Mexique-Canada (USMCA) est un désastre économique et moral pour tout le Canada dont les séquelles sont loin de disparaître. Sous le leadership du premier ministre Justin Trudeau et de la ministre des Affaires globales, Chrystia Freeland, le Canada est devenu une cible facile pour des pays comme l’Arabie saoudite et les Philippines. Un pays en net recul, sans importance et une proie facile. Ceci n’arrive pas par hasard. 

Et, compte tenu de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis actuellement en cours, il y a peu de chances que Kovrig soit libéré bientôt. Se rabattre sur les braves paroles du conseiller politique américain de John Bolton ou du secrétaire d’État, Mike Pompeo, en se targuant de nos appuis américains relève d’une stratégie moribonde. Tout comme il y a peu de chances que le différend entourant la vente du canola en Chine soit résolu sous peu. 

On revient toujours au noyau du problème.  Les nouvelles sont encore pires que prévues car l’élection d’octobre 2019 ne signale rien de bon, rien de nouveau. Du pareil au même.

Disons la vérité – mon ami Kovrig est entre les mains d’un régime autoritaire et brutal. Sa libération est devenue une cause politique pour les pourfendeurs de beaux discours dont une bonne partie fait miroiter l’arrestation de Meng comme étant l’expression de la règle de droit au mépris de la raison et de la justice. Depuis les gouvernements Harper et Trudeau, la politique étrangère du Canada a été happée par de nombreuses défaites cinglantes et on ne peut pas compter sur quelque action que ce soit de la part de nos alliés. Ainsi, parler de l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité tient à l’imaginaire. Qui veut avoir un valet américain autour de la table prêt à faire le boulot sale de l’Oncle Sam. Le spectacle du Groupe de Lima, désigné à faire régner la paix au Venezuela, nous fournit un exemple frappant. 

Quant aux Américains, la guerre commerciale avec la Chine est un enjeu bien plus important que le petit voisin du nord, qui, lui, ne cesse de projeter une image de docilité à outrance.  

Quant à la Chine, leur talon d’Achille est en Afrique et en Amérique latine. Nous devons les confronter et réduire leur influence et propagande dans ces régions, mais il s’agit d’un travail à longue haleine. Que l’esprit de la liberté du Square Tianamen puisse renaître et se répandre un jour pour faire chuter le régime de bandits à Beijing.

En dépit de tout ce que je viens de dire, je défendrai mon ami Kovrig, avant la justice.

L'auteur est Bruce Mabley, Phd. directeur et chercheur principal pour le Groupe Mackenzie-Papineau.