Message à un futur immigrant

OPINION / Cher futur immigrant, Je me permets de t’informer de la situation au Québec. Tu ne le sais certainement pas, mais figure-toi que tu es présentement la star ici. On ne parle que de toi. À la télé, à la radio, dans les médias sociaux tu es le principal sujet. Tout le monde veut t’accueillir dans les meilleures conditions. Sais-tu que lors du débat des chefs, un point t’était spécialement réservé? Ils ont tous fait le même constat, les conditions optimales ne sont pas réunies pour t’accueillir.

Ne t’en fais pas, ils ont tous fait des vœux pieux et dans quatre ans, ils vont les renouveler.

Laisse-moi te dire que tu es très chanceux pour plusieurs raisons. On parle de toi, mais tu n’es pas citoyen, tu n’es pas un contribuable, tu n’es même pas présent sur le territoire et tu monopolises toutes les attentions. Je suis certain qu’il y a de fortes chances que tu veuilles t’installer à Montréal, la métropole québécoise. Tu risques de te retrouver en région, avec une densité de la population lâche et une vie sociale tout aussi lâche. Tu me diras, les autorités doivent au moins me consulter, je te préviens tout de suite même quand tu seras installé, les choses se feront sans toi. Ton épanouissement n’est pas une grande priorité, n’oublie pas que l’économie de la province a besoin de toi mais tu n’auras pas le loisir de choisir la place que tu veux. Tu travailleras là où on voudra bien te mettre.

Autre chose importante, révise bien tes règles de grammaire et de conjugaison car ton statut légal pourrait en dépendre. Le subjonctif passé première forme, le conditionnel passé, l’impératif mais aussi l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir sont autant de subtilités de la langue de Molière qu’il te sera nécessaire de connaître. Tu commences à me trouver curieux, n’est-ce pas? Je conviens avec toi que l’on n’est pas loin de l’absurde mais un des chefs a promis de t’expulser du Québec si tu ne maitrises pas le français. À l’entendre parler, je ne lui décernerai jamais le prix de l’éloquence et de la finesse du discours. Si j’étais toi, je me consacrerais plus à l’apprentissage de l’anglais au cas où… Ce qui me fait peur c’est que ce monsieur finit par rendre obligatoire les tests de français à toute la population québécoise. Il risque d’y avoir un génocide linguistique parce que la maitrise du français n’est pas la chose la mieux partagée dans la population.

Connais-tu les valeurs québécoises ou plutôt celles de la Coalition avenir Québec? Ne me dis surtout pas que tu ne les connais pas. En fait, personne ne peut te dire avec exactitude ce que cela sous-entend. Ah oui, l’égalité homme-femme, c’est très important dans cette société, même si le mouvement « me too », pardon, « moi aussi » a fait des vagues. Je sais qu’on n’est pas à une contradiction près.

La laïcité de l’État, c’est un autre point important. La croix est dans le Salon bleu, c’est une salle où se passe les grands débats démocratiques, Noël est férié, le lundi de Pâque est célébré, les grands hommes et femmes de la société reçoivent les honneurs de l’État dans des églises à leur mort. Cependant, la plupart des personnes qui habitent ici ont divorcé littéralement avec l’Église. Toi en revanche, je te conseille fortement de laisser ta religion et tes croyances chez toi. Le catholicisme était la religion des Premières nations, je crois, ou, peut-être il a été importé par les premiers immigrants. Je vais éclaircir la question.

Pour en revenir à la CAQ, je pense que toi et moi pourrions créer la nôtre si jamais un gouvernement de la CAQ veut mettre à exécution sa menace d’expulser les immigrants qui ne maîtriseraient pas ses valeurs et le français. Je m’explique. Considérons cette optique : tu arrives dans un futur proche au Québec, tu maîtrises le français, tu respectes les valeurs, tu as toutes les compétences nécessaires mais la société d’accueil ne t’offre pas la possibilité d’obtenir un travail à la hauteur de ton potentiel. Alors, je te suggère un recours collectif que diligenterait la Coalition des arrivants au Québec pour tromperie sur la marchandise. Tu te rappelles surement la présentation dithyrambique que la Délégation générale du Québec fait des possibilités de réussite dans la Belle province, elle constituera la base de notre défense.

Je vais terminer par le meilleur, par ton intérêt premier à la source de ton projet d’immigration : le travail. Quels que soient tes diplômes, ta spécialité, tes connaissances, ton intégration professionnelle sera principalement gérée par des centres communautaires. Généralement, ces centres sont composés de travailleurs sociaux qui, malgré tout leur dévouement, ne sont pas les plus outillés pour ce travail. Oui, tu as bien lu, tu deviens un cas social. Et cette façon de faire atteste de la légèreté avec laquelle cette politique publique est menée. Actuellement, il y a une surenchère sur les chiffres, les candidats rivalisent de générosité pour financer ces centres communautaires, mais dans les faits ces derniers sont d’une efficacité très limitée. Une corrélation forte est souvent établie entre l’économie et l’immigration, néanmoins le gouvernement fait confiance aux travailleurs sociaux pour intégrer, boulangers, enseignants, chimistes, ingénieurs, etc. En ce qui concerne le réseautage, je te laisse chercher sur Google c’est un plafond de verre très bas construit contre les nouveaux arrivants.

Je te laisser sur ces lignes et te rappele de jouir de ta notoriété éphémère car dès que tu seras ici, tu perdras le statut de futur immigrant et tu te fondras dans la masse.

Prends soin de toi. Au fait moi je m’appelle Arona, un ancien (nouvel) arrivant.

Arona Bathily, Gatineau