Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
Geneviève Tellier

L’obsession injustifiée du déficit

CHRONIQUE / Depuis de nombreuses années, plusieurs martèlent qu’il est impératif que les gouvernements présentent des budgets équilibrés. Il est irresponsable, avancent-ils, de dépenser plus que ce que l’on a, d’utiliser maintenant des services que l’on devra payer plus tard (nous ou les générations futures). Cependant, derrière ce raisonnement se cachent bien souvent des principes moraux, qui ne font pas nécessairement l’unanimité.

En examinant plus attentivement les discours de certains gouvernements, on constate qu’ils font une lutte aux déficits en utilisant des arguments qui vantent la frugalité, le contrôle, le sacrifice. Les politiciens en faveur d’un strict contrôle des dépenses et des taxes n’hésitent pas à dire qu’il faut « couper dans le gras », « se serrer la ceinture », et que nos sacrifices « seront récompensés ». À l’opposé, les déficits sont souvent perçus comme encourageant l’insouciance, l’autogratification, les excès (comme dans la fable de la cigale et de la fourmi). Cependant, on passe sous silence bien des choses: qu’en est-il de la compassion ? De l’égalité ? De la solidarité ?

Bref, la lutte au déficit se fait très souvent pour des raisons autres que financières. Comment détecter les véritables intentions d’un gouvernement? Une méthode consiste tout simplement à examiner les chiffres d’un peu plus près. Nous en avons actuellement un bel exemple avec l’Alberta, alors que Jason Kenny vient d’annoncer qu’il supprimera 11 000 emplois dans le secteur de la santé au cours des trois prochaines années. Une annonce faite en pleine pandémie. Est-ce que la situation financière de l’Alberta est si critique que cela?

La réponse est non. L’Alberta est de loin la province la plus riche au Canada. En 2018, le PIB par habitant (un indicateur de la richesse qui est créé au cours de l’année) dans cette province était de 80 000 $ comparativement à 60 000 $ en Ontario et 45 000 $ au Québec. La dette de l’Alberta était aussi la plus faible au pays: 6 400 $ par habitant, comparativement à 23 700 $ en Ontario et 20 700 $ au Québec. Il est vrai cependant que la chute des prix du pétrole est venue fragiliser la situation économique et financière de l’Alberta. Mais la province dispose encore de très grandes richesses. En fait, c’est le cas de toutes les provinces canadiennes et aussi du gouvernement fédéral. Nous vivons dans un pays riche, très riche, doté d’excellentes ressources économiques (pas seulement les richesses naturelles, mais aussi la main-d’œuvre, l’entrepreneuriat, les infrastructures, etc.). Nous pouvons faire face à cette crise.

Par contre, nous traversons un dur moment. C’est donc le temps de faire preuve de compassion et de solidarité; de venir en aide à ceux qui ont perdu leur emploi, qui ont une santé fragile, qui éprouvent des difficultés d’apprentissage, etc. Il faut arrêter de voir tous les programmes publics comme de simples dépenses: ce sont souvent des investissements qui seront profitables aux générations futures ou encore des services qui sont offerts aux personnes les plus vulnérables de notre société. Ainsi, on aide les entrepreneurs afin de conserver nos entreprises et notre économie qui ont pris des décennies à bâtir; des personnes âgées déjà fragiles qui doivent affronter cette crise avec peu de moyens; des élèves qui seront les adultes de demain (les travailleurs, les électeurs, les parents, etc.).

Ce n’est certainement pas en pleine pandémie qu’il faut couper dans les dépenses publiques, surtout les dépenses dans le domaine de la santé. C’est là un message qu’il faudrait rappeler à M. Kenney. Mais pas juste à lui. La prochaine fois que Doug Ford ou François Legault parleront de rigueur budgétaire et de lutte aux déficits, ayons le réflexe de nous demander, et de leur demander, si on cible le bon problème. Entre-temps, réfléchissons aux moyens que nous pourrions mettre en place pour offrir de meilleurs programmes pour venir en aide à ceux qui en ont besoin, maintenant.

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.