« Que l’on ait élevé un monument à la francophonie sur le campus de l’Université d’Ottawa — mais pas à l’anglophonie — signifie sans doute qu’il faut mettre devant l’œil ce qui ne s’impose plus à l’oreille », souligne le professeur Le Blanc.

L’internationalisation des universités

OPINION / Depuis quelques années, le mot « internationalisation » est devenu une sorte d’hocus pocus au sein des universités. Il ouvre une caverne d’Ali Baba où l’on retrouve, pêle-mêle, tout ce dont une institution supérieure peut rêver : renommée, reconnaissance, financement abondant, recherche de pointe.

Il semble que se limiter à un destin « national » ne suffise plus. Nous ne devons plus nous ouvrir au monde : c’est le monde qui doit nous ouvrir à nous-mêmes. Remettre en question la légitimité de l’internationalisation, c’est du coup passer pour un esprit étroit. C’est se mettre en porte-à-faux de la modernité, du progrès, de la Raison ! On se plaît à dire que dans « université » il y a « univers ». L’internationalisation y apparaît d’emblée à sa place.

On peut se réjouir que nos universités veuillent partir à l’assaut du monde, qu’elles aient une ambition qui dépasse les murs de nos cités. Il faut saluer cette velléité de contrer la concurrence internationale engendrée par la mondialisation et qu’elles manifestent l’appétit de trouver une place parmi les établissements de calibre mondial. Toutefois, il conviendrait aussi de faire preuve de prudence.

D’abord, l’université ne fait pas qu’élargir le champ du savoir : c’est aussi le lieu de transmission d’une réflexion sur le savoir acquis, sur une tradition culturelle. Ce type de transmission table sur le partage d’une culture commune. C’est faire preuve de colonialisme de croire qu’un étranger possède nécessairement les fondements de cette culture commune. Si, dans un cours de doctorat, il faut enseigner ce qu’est tel ou tel concept élémentaire avant d’en faire l’analyse, il y a un problème. L’enseignement universitaire est de tenir un discours scientifique sur la science, un discours culturel sur la culture. Le problème est moins lourd en physique quantique, certes, mais il l’est en philosophie, en littérature, en sociologie, ou l’histoire des idées a une valeur théorique.

Ensuite, l’internationalisation, par son organisation et son orientation, semble déterminée par des facteurs purement externes à la recherche universitaire, en particulier par des impératifs économiques de rentabilité, de « saine » gestion publique, etc. En gros, on importe des étudiants étrangers (appelés maladroitement « internationaux ») afin de combler un problème de recrutement et, à travers lui, un manque à gagner budgétaire. Ici, la conséquence est double : d’une part, l’université s’expose à un chantage économique — que faire si un groupe d’étudiants étrangers quittent inopinément et en masse l’université, comme les Saoudiens de McGill ? D’autre part, l’université, pour de l’argent, doit faire des compromis sur les principes, quand ce ne sont pas des compromissions : on recrute activement et l’on signe des accords sans tenir compte des entraves imposées par certains pays aux libertés d’expression et d’opinions, dont le respect sacré est pourtant à la base de toute vie universitaire qui se respecte.

Enfin, il importe de se poser la question de la langue de l’internationalisation. Qui peut croire qu’elle se fera en français ? Déjà, certains programmes à la maîtrise et au doctorat ne se donnent plus qu’en anglais. Que l’on ait élevé un monument à la francophonie sur le campus de l’Université d’Ottawa — mais pas à l’anglophonie — signifie sans doute qu’il faut mettre devant l’œil ce qui ne s’impose plus à l’oreille… Même la Sorbonne se nomme maintenant « Sorbonne Université ». 

«What else to say?», diraient certains.

L'auteur est Charles Le Blanc, professeur titulaire à l'École de traduction et d’interprétation à Université d’Ottawa.