«Chaque année, l’arrivée des nuages gris du mois de novembre me précipite dans un découragement généralisé», raconte l'auteur du texte.

L’indomptable hypocrisie de l’Être

OPINION / Chaque année, l’arrivée des nuages gris du mois de novembre me précipite dans un découragement généralisé. On dirait que le manque de soleil et la présence de vents glacials du grand nord me tordent l’âme si bien que mon espoir d’un nouvel été radieux et chaud s’éloigne. L’avenir paraît sombre et sans issue rapide. Telle est la nature de l’esprit des peuples nordiques, j’imagine.

Pris dans cette torpeur interminable, mes pensées se tournent vers la classe politique du pays d’autant plus que l’on vient juste de sortir d’une campagne électorale, laquelle a révélé son lot de divisions et de frictions ad mare usque ad mare.

Durant cette campagne politique nationale, il était parfois question de la nouvelle loi 21 au Québec. Tous les politiciens fédéraux se prononçaient sur les supposés limites placées sur le droit de pratiquer la religion en société moderne. Par exemple, la loi interdit le port des signes religieux chez certaines personnes en autorité telles les policiers, juges et enseignants. Compte tenu du fait que la plupart de nos interactions implique une autorité quelconque, la loi ne touche qu’une partie infime de notre vie quotidienne.  Certes, la loi 21 fait partie intégrante de l’ensemble du cadre juridique, qui définit les relations d’autorité même dans une société parfaitement démocratique. Il suffit de jeter un coup d’œil à La République de Platon pour en avoir cœur net.

Nonobstant des écueils de telles déclarations solennelles pour ou contre la loi 21, dont l’expression se faisait sous un jour de nuances sans fin et parfois en catimini pour éviter tout prix politique à payer au Québec, la tentation de s’immiscer dans les affaires d’une province française étaient irrésistible. Prenons le cas du Manitoba, qui cherche en ce moment à attirer des populations musulmanes amèrement déçues des dispositions de la loi 21. La nature caucasse et farfelue d’une telle requête ne fait qu’exacerber la friction entre les français du Québec et le reste du Canada (ROC). Qui veut aller s’installer au Manitoba alors que l’hiver se prépare à nous ensevelir? Quelques braves jésuites l’ont fait au nom de la religion chrétienne il y a des siècles mais force est de croire que la ferveur des islamistes se buterait aux réalités politiques d’une classe politique ayant envie de s’envelopper dans le drapeau du Canada et de celui des droits et libertés illimitées sans pour autant s’occuper de ses propres minorités francophone et amérindienne. 

À leurs yeux, la loi 21 exige qu’ils défendent les remparts de la liberté de religion contre toute vision collective de l’avenir. Le fait que le ROC ne dispose pas d’une vision collective donne lieu à cette hypocrisie politique nourrie de malice envers la nation française au Québec. Comment expliquer ce comportement illicite de toute une classe politique? S’agit-il d’un exemple de l’indomptable hypocrisie de l’être?  Aurions-nous tort de situer ce débat quelque part entre un dandy prétentieux issu d’un roman de Stendhal ou tout simplement un effort visant à ranimer un débat stérile au sujet de la place de la religion dans notre société sans Dieu. Ainsi j’arrive au triste constat que ce pays a besoin de plus de poètes, pas de brouettes. Au Canada, et à mon grand chagrin quotidien, la place qu’occupe le discours religieux est démesurée. Pour moi, la loi 21 est un contrepoids essentiel.

À mesure que je regarde la triste grisaille du mois de novembre à travers ma fenêtre embuée par le froid, je tourne la page et je fais un nouveau constat même plus terrifiant que le premier à propos de la loi 21. Comme bien des riverains montréalais ainsi que ceux de l’ouest du Québec, l’année 2019 a vu le retour des inondations du printemps. Or, l’année 2017 n’était probablement pas un accident et nous sommes déjà dans la mire des changements climatiques. Ce n’est plus une abstraction. Ces inondations pourraient bien être permanentes et répandues sur le territoire du Québec. Elles exigent une attention particulière et immédiate de nos gouvernements.  Pourtant la classe politique surtout au Canada a opté pour le dandysme, pour paraitre au lieu de faire. Se pavanant comme des pans ostentatoires à travers le pays, nos chefs politiques font semblant de s’intéresser à la crise de par leurs paroles funambulesques mais ils refusent obstinément de prendre une action efficace. À ce niveau, la taxe sur le charbon est une supercherie politique ou une panacée comme si cette taxe était la seule action nécessaire pour atteindre nos cibles en matière d’émissions de gaz à effet de serre. 

Entretemps les victimes de la crise climatique se multiplient dans une ambiance dévergondée et remplie de cynisme et d’hypocrisie. On se demande si l’ancien directeur d’Équiterre, Steven Guilbault, a bien pesé son intervention en politique fédérale.  De toute évidence, il va s’occuper de Netflix au lieu de la crise environnementale. Entretemps les deux grands partis politiques nationaux font semblant d’être de vrais combattants contre la pollution alors qu’ils multiplient des mesures pour augmenter le gaz à effet de serre telles que l’achat et la construction de nouveaux oléoducs. 

Quant aux gouvernements locaux, la symphonie de l’hypocrisie se fait entendre là aussi.  C’est au niveau municipal que la crise de l’environnement va davantage se faire sentir. Cependant la plupart des gouvernements locaux, qui sont soucieux de collecter le plus de taxes possibles des contribuables et du provincial, cachent un spectacle rocambolesque de contracteurs corrompus, d’élus en concubinage et de fonctionnaires incompétents. Ces derniers, qui sont saisis de mille et un règlements indescriptibles, les uns aussi dingues que les autres, trouveraient une pleine appréciation dans l’administration d’un goulag au lieu d’une ville moderne. Les riverains inondés doivent composer avec un gouvernement assoiffé d’argent et content d’empêcher ses propres citoyens de prendre des mesures préventives contre l’inondation de leurs propriétés le printemps prochain.  Le cadre fédéral est un bordel politique tout à fait inadapté face à la crise environnementale laquelle est nos portes. 

Quant au gouverernement du Québec, cela ressemble à Néron qui joue au violon pendant Rome s’écroule dans le feu. Bien entendu, la Coalition Avenir du Québec n’a pas été élu à cause de ses prises de position éclairées sur l’environnement. En dépit de ce fait, cette formation politique a été forcée d’en tenir compte grâce à l’opposition et en raison des terribles inondations de 2017 et 2019.

La loi 21 tout comme la réaction de nos trois paliers de gouvernement à la crise environnementale illustrent bien l’indomptable hypocrisie de l’être. Mieux vaut faire le dandy et parler de libertés et droits et de votre coiffure de cheveux que de résoudre de crises existentielles pour le bien de vos concitoyens. Ces deux cas d’espèce illustrent l’état piteux de notre classe politique et sa cabale de journalistes sycophantes. 

Mais novembre tire à sa fin. La fête des chrétiens approche à grands pas et on nous dit que Guy Nantel va laisser la satire professionnelle pour faire son entrée en politique québécoise.  J’ai un seul conseil à donner à M. Nantel – persévérer dans la croyance camusienne en l’homme sans Dieu sans pour autant oublier l’indomptable hypocrisie de l’être à laquelle vous aurez sûrement à faire face.

L'auteur du texte est Bruce Mabley, Phd, directeur et Chercheur principal pour le Groupe Mackenzie-Papineau.