Le professeur d'histoire de l'Université Laval Jocelyn Létourneau a publié, la semaine dernière, les résultats d'une vaste étude dans laquelle est révélée la tendance des jeunes à avoir une vision malheureuse de l'histoire du Québec.

L'importance d'enseigner la pensée narrative

Récits de l'histoire du Québec
Récits de l'histoire du Québec
« Tout a réellement débuté par une défaite... » Voilà une formule lapidaire qui rend compte de nombreux phrases employées par des milliers de jeunes pour décrire l'expérience historique du Québec tirées de la vaste enquête de Jocelyn Létourneau publiée cette semaine dans l'ouvrage Je me souviens? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse (Éditions Fides, 2014).
Depuis plus d'une décennie, Létourneau s'intéresse au rapport qu'entretiennent les jeunes avec le passé collectif de manière à sonder leur conscience historique. Allant au delà des  simples sondages relevant de graves « trous de mémoire » factuels, l'enquête se préoccupe plutôt de leur mise en récit du passé québécois.  Les résultats de l'étude sont tout aussi fascinants que déconcertants pour les éducateurs.
D'abord, les jeunes ne sont pas aussi historiquement amnésiques qu'on pourrait le croire. Si plusieurs ont de grandes lacunes quant au contenu factuel, leurs visions du passé est loin d'être pauvres et incohérentes. Elles s'appuient sur une trame narrative tournant autour d'épisodes significatifs, qui met en scène des personnages marquants et s'articule au tour de noeuds d'intrigue souvent politiques qui font évoluer le récit du passé vers le présent et l'avenir possible. Au nombre de ces épisodes on retrouve « Jacques Cartier et la colonisation, les « filles du roi », et bien entendu la « Conquête » de 1759 qui se classe en tête de liste. Au delà des événements, c'est la vision que les élèves donnent à l'histoire qui étonne. Partout dans la belle province, les jeunes Québécois d'héritage canadien-français adoptent d'emblée un récit de « la survivance »  d'un petit peuple francophone d'Amérique abandonné par la mère patrie et victime des autres (les Anglais) et d'un destin manqué, celui d'un peuple non souverain et indépendant qui se cherche toujours.    
Pourquoi la survivance ?
A titre de professeur, cette vision de l'histoire est déconcertante. Car les programmes scolaires et les volumes qui les accompagnent ont depuis longtemps abandonné le récit de la survivance pour se consacrer au développement de compétences historiques et citoyennes. Comment se fait-il alors que de Gatineau à Saguenay en passant par Québec et Trois-Rivières les jeunes francophones du Québec racontent encore une histoire d'une autre époque ?
Pour expliquer ces résultats, on aurait tord de blâmer exclusivement le système scolaire. En fait, la question est plus vaste. Elle renvoie à la présence marquée dans l'espace public d'une certaine mémoire collective chez les francophones d'origine canadienne-française largement diffusée par la culture populaire et certaines élites définitrices du Québec francophones. Cette mémoire, génératrice de puissants effets de conformité identitaire, oriente la conscience historique des membres d'une certaine communauté de références et d'appartenance.  Elle permet de donner du sens à la complexité de l'histoire et par le fait même d'orienter la vision qu'ont les individus de leur société dans le temps. Malgré sa désuétude au plan historial, le récit de la survivance correspond toujours à un système de pensée unique totalement explicatif qui donne sens à la réalité pour ces francophones - et peut-être même chez d'autres francophones ailleurs au pays. C'est grâce à ce récit que l'on peut se convaincre de la permanence et de la stabilité du groupe (le « nous ») dans l'évolution des rapports de force avec l'autre (les « Anglais »). Le récit de la survivance n'est pas orienté uniquement vers le passé car il a pour but de rappeler aux membres, notamment les jeunes, la fragilité de leur communauté d'appartenance et le besoin quasi instinctif de vigilance face aux pressions assimilatrices du groupe dominant.
Enseigner la pensée narrative
Beaucoup d'historiens sont d'avis que le récit est le meilleur moyen d'étudier et ainsi de comprendre les réalités du passé.  Paul Ricoeur (1983) soutient  à cet effet que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative ». Des recherches démontrent d'ailleurs que l'utilisation du récit facilite le développement de capacités de représentations des réalités. Les jeunes seraient plus enclins à saisir les événements et retenir l'information lorsque celle-ci est présentée sous forme de narration. Nous n'avons qu'à penser ici à la popularité des films historiques (p. ex : La liste de Schindler, Gladiateur, Louis Cyr) pour s'en convaincre.
Or, les programmes d'histoire du Québec, tout comme ceux de l'Ontario, n'enseignent plus l'histoire sous forme de récits. Le but est dorénavant la résolution de problèmes et la formation de la pensée critique. Les jeunes, en quête de sens et d'identité, éprouvent de la difficulté à  mobiliser les savoirs historiques, acquis en salle de classe, pour fin d'orientation personnelle et de représentations historiques. Ils se rabattent donc volontiers sur la mémoire collective qui leur permet de se souvenir d'hier sans avoir à élaborer de nouvelles façons de concevoir l'histoire ainsi que la place qu'ils occupent au sein de celle-ci.
Ce rapport dialectique qu'entretiennent les jeunes avec l'histoire - scolaire et mémorielle - est troublant puisque le système scolaire actuel les place dans une sorte de « vide de sens » dans la mesure où leurs récits du passé collectif, qu'ils acquièrent au gré d'expériences fluctuantes, ne sont pas pris en compte par les enseignants. On se retrouve donc face à un décalage important entre le curriculum officiel, tel que mandaté par les autorités, et le curriculum réel des jeunes acquis lors d'un parcours plus ou moins cohérent d'expériences structurantes.
Dans les circonstances, les cours d'histoire devraient mieux intégrer les idées et les récits des élèves dans le processus d'apprentissage de la matière. Sans retourner à la transmission d'un grand récit national, les enseignants pourraient faire appel aux ressources de la « pensée narrative », c'est-à-dire la capacité de produire, sous forme de narration, une interprétation valide du passé. Car, comme le soutiennent Février et Sérandour (1997) la production de récits à l'aide de la posture historienne et l'implication personnelle qu'elle offre à l'élève permet à ce dernier de « mieux attester sa compréhension du savoir  historique, dans une production où s'éprouvent l'argumentation, la mise en relation, le travail de nuance et d'imagination ». Les cours d'histoire doivent mieux guider les jeunes à réfléchir sur leurs visions de l'histoire, à s'en faire des interprétations narratives fondées sur l'étude critique des sources et l'ouverture à la diversité des points de vue. De cette manière, les jeunes pourraient non seulement mettre à profit leurs connaissances personnelles mais encore acquérir de nouvelles façons plus valables de mettre en récit le passé, sous l'angle des limites mais aussi des possibilités qu'offre la narration pour construire leur identité et (re)structurer leur vision de l'histoire.  L'orientation, l'imagination et la mise en intrigue des événements pourtant si essentielles à l'histoire sont curieusement absents de nos programmes scolaires. Les enquêtes, comme celle de Létourneau, nous démontrent tout le pouvoir potentiel du récit comme vecteur de formation et d'éducation historique.