«Cette tasse est aussi un rappel constant de ce que mes grands-parents et mes parents ont dû subir pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle contre les Allemands », nous raconte l'auteur du texte, Roland Madou.

L’histoire d’une tasse qui me rappelle mon grand-père, mon héros

Depuis son indépendance, la Belgique était un pays neutre. Cette neutralité lui avait été imposée en 1830 par les grandes puissances, y compris l’Allemagne, comme garantie de son indépendance. Pourtant, le 2 août 1914, l’Allemagne, trahissant son engagement, envoie un ultimatum à la Belgique, la sommant de laisser ses soldats traverser son territoire pour aller attaquer la France. Même si son armée était peu efficace, car avoir une armée avait été jugé assez inutile en raison de la neutralité, le Roi Albert Ier refusa de céder à cet ultimatum. Les soldats allemands pénétrèrent alors de force en Belgique. En quelques semaines, ils occupèrent la quasi-totalité du pays, puisque que seule la région de Ypres y échappa, grâce notamment à l’héroïsme du Roi Albert Ier et à l’aide déterminante des Canadiens.

À cette époque, mes grands-parents maternels étaient enseignants dans une école de Lembecq (devenue ensuite Lembeek), dans la banlieue de Bruxelles. Ils habitaient au centre du village, avec ma mère qui avait alors un an.

Les Allemands ont occupé ce village pendant toute la durée de la guerre 1914-1918, car des voies de communication importantes le traversaient, notamment la ligne de train Bruxelles – Paris, et le canal reliant Bruxelles au nord de la France. Une garnison allemande les surveillait et les gardait en permanence. Cette garnison était logée chez les habitants de la commune. Mes grands-parents faisaient partie de ces habitants réquisitionnés, obligés de partager leur espace de vie avec des soldats allemands.

Les Alliés ont fini par gagner la guerre en 1918. Les Allemands ont dû quitter le village, mais un officier allemand a oublié sa tasse chez mes grands-parents. Mon grand-père l’a gardée comme trophée de guerre. À son décès, ma mère me l’a léguée. Cette tasse porte la croix allemande de 1914, avec les symboles de l’empereur Wilhelm II.

Cette tasse centenaire est très importante, essentiellement parce que c’est un souvenir marquant de mon grand-père et de ma mère. Or, je dois beaucoup à mon grand-père, qui fut mon héros d’enfance. Après sa retraite en 1945, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’enseignement est resté sa passion et j’en fus un des principaux bénéficiaires. J’avais un peu plus de 2 ans à ce moment-là, et pendant des années j’ai passé des heures, sur ses genoux ou à côté de lui, pendant qu’il m’apprenait à lire et à calculer, avec une patience infinie. C’est lui qui a ouvert mon esprit aux mathématiques. Sans exagération, je peux dire que, à 4 ans, mon calcul mental était aussi bon qu’aujourd’hui et que, si je suis devenu mathématicien et actuaire, c’est indiscutablement grâce à lui.

Cette tasse est aussi un rappel constant de ce que mes grands-parents et mes parents ont dû subir pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle contre les Allemands. Pendant la guerre 1914-18, la jeune vie de ma mère a été profondément perturbée. Avec ses parents, alors dans la trentaine, elle a vécu pendant 4 ans les horreurs de la guerre et de l’occupation, ainsi que les désagréments de la réquisition.

Et ce n’était pas fini pour eux. En 1940, alors que mon grand-père était devenu le directeur de l’école, la Deuxième Guerre mondiale a éclaté. À l’approche de l’envahisseur, les Anglais ont ordonné l’évacuation générale du village. Le maire et les échevins ont ainsi dû quitter le village, mais seulement après avoir voté la nomination de mon grand-père comme « Président de la commission de notables » qui devait gérer le village pendant leur absence. Mes grands-parents sont donc restés dans le village de nouveau occupé.

À l’époque, mes parents étaient mariés et habitaient à Bruxelles, avec ma sœur qui avait 2 ans. Moi je suis né à Bruxelles pendant la guerre. Mais même avec deux très jeunes enfants, mes parents n’ont pas hésité à prendre le risque de cacher une famille juive dans leur grenier et à les abriter avec nous dans la cave pendant les nombreux bombardements. Cela a failli tourner très mal. Mes parents ont été dénoncés par des voisins antisémites. Un jour, après être entré par chez le voisin et avoir sauté par-dessus le mur du jardin pour mieux surprendre mes parents, un officier allemand a surgi sur la terrasse. Ma mère était sur la terrasse avec moi dans les bras. Heureusement, ma mère était une belle femme blonde, moi un bébé tout blond aussi, et nous avions les yeux bleus. Nous correspondions donc au type aryen, Or, les nazis considéraient la race aryenne comme une race « pure et supérieure ». Cela a rassuré l’Allemand. Il a donc seulement mis en garde ma mère, lui disant de se méfier des indésirables, et il est reparti par le même chemin, sans entrer dans la maison. S’il était entré, toute la famille aurait fini dans un camp de concentration.

Mais ma mère a couru un autre risque. Elle aurait aussi pu être « réquisitionnée », car de nombreuses femmes dites « de race aryenne » des pays occupés étaient contraintes de procréer avec des Aryens « pure souche », notamment des SS. Avec les enfants nés de ces unions forcées, le régime nazi projetait de faire une race supérieure. Ils pouvaient être adoptés par des familles allemandes pour être éduqués afin de régner sur le IIIe Reich !

D’autres membres de ma famille ont aussi beaucoup souffert de la guerre. Un neveu de mon grand-père, très proche de mes parents, était officier dans l’armée belge. Il a été fait prisonnier avec ses soldats. Comme il était d’origine flamande et que les Allemands essayaient de gagner le soutien de la population belge qui parlait le flamand (car c’est aussi une langue germanique), ils ont proposé à ce neveu de le libérer. Il a refusé. Il a choisi de passer près de 5 ans dans un camp allemand avec ses soldats. Lui qui pesait 90 kilos à son arrivée, il n’en pesait plus que 40 lors de la libération des camps par les Américains en 1945.

Ce ne sont là que quelques épisodes parmi les nombreux dont le récit par mes parents et grands-parents a marqué ma jeunesse. La tasse est un rappel constant de tout ce que mon grand-père a fait pour moi, ainsi que des heures sombres que ma famille a passé et de l’héroïsme dont elle a fait preuve !

L'auteur du texte est Roland Madou d'Ottawa.