Thibault Martin

L'héritage intellectuel de Thibault Martin

Le décès du professeur Thibault Martin, survenu samedi à Gatineau, laisse un grand vide au sein de la communauté intellectuelle québécoise.
Professeur à l'Université de Winnipeg puis, depuis une douzaine d'années, à l'Université du Québec en Outaouais (UQO), Thibault Martin a été l'un des premiers sociologues québécois à s'intéresser aux questions autochtones. Sa perspective originale est aujourd'hui devenue incontournable. 
Contrairement à une image répandue, il a soutenu que les Autochtones ne sont pas des victimes passives des forces politiques ou économiques qui les dépassent. Dans son livre De la banquise au congélateur, il a montré comment les Inuits mettaient en place des institutions ou des pratiques originales qui leur permettent de maintenir leur culture, leurs valeurs et leur identité dans un contexte en constante évolution. Le congélateur communautaire, qui donne son titre au livre, montre comment la technologie est mise au service des valeurs chères aux Inuits, le partage et l'entraide. Ce livre a reçu un prix de l'Association internationale des sociologues de langue française.
La qualité des travaux de Thibault Martin lui a valu l'obtention d'une prestigieuse Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance autochtone du territoire. Cette chaire est devenue le pôle du développement des études autochtones à l'UQO. Sa réputation lui a permis d'attirer de nombreux étudiants de maîtrise et de doctorat venant de tous les coins du monde et d'être l'un des moteurs de la recherche et des études supérieures en sciences sociales à l'UQO.
Il a contribué au virage important que la recherche universitaire en matière autochtone est en train de négocier, afin que les Autochtones deviennent des partenaires de la recherche plutôt que des objets de recherche. Il a abordé de front les difficiles questions éthiques que ce virage soulève. Il a été un pionnier des nouvelles approches de la recherche qui donnent une plus grande place à la parole des Autochtones et à leur savoir. Ainsi, l'un des aspects les plus singuliers de son apport intellectuel est son soutien à la publication de l'autobiographie d'Eddy Weetaltuk, le premier Inuk à avoir servi au sein des Forces armées canadiennes, notamment lors de la guerre de Corée, qu'il a enrichie d'une réflexion sur la place des Autochtones dans l'histoire militaire canadienne.
Ce parcours intellectuel remarquable s'est cependant buté à des obstacles. Lors de la grève étudiante de 2012, il a été brutalement arrêté par la police de Gatineau alors qu'il se rendait à son bureau pour préparer une conférence, sans que les autorités de l'UQO, pourtant présentes sur les lieux, ne lèvent le petit doigt. Les accusations portées contre lui ont par la suite été retirées. L'arbitre qui a statué sur le grief déposé par le syndicat à ce sujet a conclu que l'UQO a manqué à son devoir de protéger la santé, la sécurité et la dignité de ses professeurs et a clairement laissé entendre que l'arrestation était arbitraire et injustifiée. L'UQO ne s'est jamais publiquement excusée auprès de Thibault Martin.
Mais une autre épreuve l'attendait. Sa lutte contre le cancer qui s'est déclaré peu de temps après ces événements a été courageuse et déterminée. Il a fait mentir tous les pronostics en retournant au travail après s'être engagé dans des traitements expérimentaux qui exigeaient de lui une endurance exceptionnelle. Ce que nous redoutions s'est tout de même produit : samedi, la maladie a mis un point final à une oeuvre remarquable, qui demeurera une source d'inspiration pour tous les chercheurs et étudiants en sciences sociales qui s'intéressent aux études autochtones.
Christiane Guay, professeure de travail social à l'Université du Québec en Outaouais
Sébastien Grammond, professeur de droit, Université d'Ottawa