Au Québec comme à Gatineau, l’arrivée du temps froid, juxtaposée à la grave pénurie de logements abordables, exerce une forte pression sur les refuges en place pour héberger les personnes seules et les familles vulnérables et démunies en situation d’itinérance.

L’hébergement d’urgence, pas la solution à l’itinérance

OPINION / Au Québec comme à Gatineau, l’arrivée du temps froid, juxtaposée à la grave pénurie de logements abordables, exerce une forte pression sur les refuges en place pour héberger les personnes seules et les familles vulnérables et démunies en situation d’itinérance. Faute de place dans ces refuges et incapables de trouver un logement, certaines personnes n’ont d’autres choix que de dormir dehors.

En attendant la mise en place de mesures plus adéquates, plusieurs intervenants du milieu, en concertation avec les autorités municipales, les services sociaux et d’autres organismes communautaires, tentent de trouver d’autres solutions comme la mise en place de refuges temporaires ou bien de haltes chaleur pour faire face aux débordements des ressources en place.

Malheureusement, force est de constater que ces scénarios se répètent année après année avec la conséquence que plusieurs finissent par considérer le refuge comme la solution incontournable et convenable pour solutionner le problème de ces personnes en situation d’itinérance. Au lieu de voir celui-ci comme un pis-aller et un lieu pour répondre temporairement à une situation d’urgence sociale pour dénouer temporairement une situation d’impasse, certains considèrent ce lieu comme l’unique solution pour s’attaquer à ce phénomène en croissance. Certains vont même considérer le refuge comme un milieu de vie comme si les personnes qui fréquentent ce lieu ne pouvaient espérer mieux et étaient incapables de vivre dans un logement convenable.

Ce faisant, et devant faire face année après année à des demandes de plus en plus importantes d’hébergement et de services, faut-il se surprendre de voir les responsables de ces refuges réclamer de plus en plus de financement pour accroitre leurs services, augmenter le nombre de lits dans leur refuge ou bien la construction de nouveaux super refuges?

Avec ce modèle, les individus qui n’ont nulle part d’autre où aller demeurent à l’intérieur du système d’urgence des refuges. Les durées de séjour augmentent et, sous la pression, on ajoute des lits afin de maintenir la capacité d’accueil. Plus le système est performant, plus cette dynamique se poursuit. Le résultat en est que le système s’engorge, une itinérance systémique importante s’installe et le nombre d’individus en itinérance récurrente augmente. On peut faire quelques ajustements et correctifs, mais il n’y a pas de véritable solution à l’intérieur du système.

Modèle suranné

On doit rompre avec ce modèle. Tant qu’on n’en sort pas, il n’y a pas et ne peut pas y avoir de solutions en vue. On gère la misère, on l’entretient. Il faut sortir de cela.

Comment ? Eh bien, il faut organiser le système autour de la sortie, et non uniquement autour de l’entrée. C’est l’idée maîtresse. Il faut concevoir l’hébergement comme un dispositif d’urgence, organisé pour aider les personnes à sortir de la situation dans laquelle elles se trouvent et non comme un dispositif d’assistance qui aide les gens à se maintenir dans la situation dans laquelle ils se trouvent. C’est la révolution qu’il faut opérer. L’hébergement d’urgence n’est pas et ne doit pas devenir le milieu de vie des individus. L’hébergement d’urgence, ce n’est pas la solution au problème de l’itinérance. Le fait que quelqu’un n’aie pas d’endroit où aller, ce n’est pas la cause mais le symptôme du problème. On ne peut se contenter de soulager le symptôme, à tous les soirs, sans s’attaquer aux causes qui maintiennent les individus dans la rupture.

Par ailleurs, l’hébergement d’urgence, s’il est bien organisé, peut aider les individus à sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvent et s’orienter vers des solutions. L’hébergement d’urgence doit être un point d’accès aux soins, aux services et à des solutions plus durables dans la communauté. Alors, il joue son rôle.

Dans cette perspective, nous estimons que l’hébergement d’urgence devrait être assuré avec une formule 24/7 centré sur l’amélioration de la condition générale de la personne hébergée. La durée d’un séjour devrait être le plus court possible, mais aussi long que nécessaire avec un accompagnement serré et orienté vers des solutions viables et durables comme, notamment, le logement à prix modique avec soutien communautaire ou bien un supplément au loyer dans le logement privé lorsque l’accès au logement social est impossible.

Une approche globale

La Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec «Ensemble pour éviter la rue et en sortir» célèbre ses six ans d’existence. Adoptée en février 2014, suite à une lutte hippique d’une centaine d’organismes communautaires du Québec, cette politique reconnaît l’importance d’une approche globale et une responsabilité collective basées sur le respect des droits fondamentaux, comme le droit au logement, pour prévenir et réduire ce phénomène.

Si l’itinérance n’est pas qu’un problème lié au manque de logement, il est toujours un problème lié à un manque de logement. Malheureusement, force est de constater, après toutes ces années, que le droit au logement, droit fondamental reconnu dans cette politique, est encore trop souvent ignoré et aucunement revendiqué par certains acteurs impliqués dans la lutte à l’itinérance. Plusieurs le méconnaissent complètement ainsi que les différentes normes et injonctions qu’il comporte. Un refuge et de l’hébergement ce n’est pas un logement et un chez soi tel que reconnu par l’interprétation stricte du droit au logement de l’ONU et entériné par le Québec et le Canada.

Comme le stipule cette politique, il faut se reconnaître une responsabilité collective vis-à-vis cet enjeu et prendre collectivement les dispositions nécessaires pour réintégrer dans la société celles et ceux qui se retrouvent déjà en marge ou pour éviter que d’autres ne s’y engagent.

Cette avenue axée vers une sortie de l’itinérance suppose la mise en place d’une culture de collaboration avec l’ensemble du réseau d’aide et de participer aux structures inter-organisationnelles publiques/communautaires dédiées aux personnes désaffiliées. Cela suppose également d’accepter, au besoin, de revendiquer auprès des autorités politiques et publiques plus de logement social et les outils nécessaires pour assurer l’exercice du droit au logement des personnes en situation d’itinérance.

Depuis une vingtaine d’années, on assiste à un glissement croissant et quasi continu de familles et d’individus vulnérabilisés vers les zones de rupture sociale : la rue, les refuges, les hébergements d’urgence et, ultimement, les prisons. C’est l’ampleur de ce déplacement vers les lieux de la rupture, dans une société qui, par ailleurs, est loin d’être pauvre, qui est très préoccupant. Si la tendance se maintient, nous nous dirigeons tout droit sur un mur. C’est évident.

Nous n’enfermerons plus les gens dans des asiles. Heureusement, c’est terminé depuis plus de 50 ans. En matière d’itinérance, il faut plus d’interventions concertées et des solutions durables dans la communauté pour ceux et celles qui ont glissé dans la rupture sociale et qui ont besoin d’aide, au-delà de l’urgence, pour sortir de la rupture d’une manière durable. Pour l’essentiel, cette solution doit notamment passer par le logement à coût modique avec soutien communautaire. Une solution qui a largement fait ses preuves au cours des 20 dernières années malgré son sous financement chronique.

François Roy,

Coordonnateur,

Logemen’occupe