Georges Paquet

L'Europe transformée

L'Europe est certainement le continent dans lequel les institutions se sont transformées le plus profondément. Vingt-huit pays, autrefois ennemis, ont mis en commun une majorité de leurs prérogatives pour former l'Union européenne. Une monnaie unique, l'euro, a remplacé la monnaie nationale, dans 18 pays. Tous les citoyens de l'UE ont désormais une deuxième nationalité, la nationalité européenne. Ils utilisent des passeports européens identiques. Enfin, l'UE possède tous les attributs d'un État, une personnalité juridique, des institutions démocratiques, un système de justice et un siège à l'ONU.
Il y a là une réalité avec laquelle composent nos leaders politiques, les gens d'affaires, les conseillers financiers, les enseignants, même les simples touristes canadiens. On ne peut pas sous-estimer l'influence économique et politique de l'Union européenne, forte de ses 510 millions de citoyens. Mais il faut surtout reconnaître l'importance des pouvoirs que des États autrefois souverains continuent de transférer de façon irréversible aux institutions de l'Union européenne. L'UE a mérité le prix Nobel de la Paix, en 2010, justement pour avoir rétabli une coopération durable entre des pays autrefois ennemis, tout en faisant la promotion de leurs meilleurs intérêts.
L'Europe intéresse également les Canadiens puisqu'un grand nombre d'entre eux retrouve leurs ancêtres dans au moins un des 28 pays de l'UE. Les touristes, les travailleurs, les gens d'affaires et, bien sûr, tous les Européens eux-mêmes sont heureux de pouvoir se déplacer entre tous les pays de l'Union sans aucune contrainte ni formalités, car les frontières n'existent plus qu'en termes géographiques.
Le Canada et l'Union européenne ont négocié un Accord économique et commercial global. Les clauses de l'Accord s'appliqueront dans toutes les provinces. Elles s'appliqueront également dans chacun des 28 pays membres de l'Union. On peut donc tenter d'établir des comparaisons entre le statut des provinces dans notre système et celui des pays membres dans l'Union européenne. Deux systèmes d'inspiration fédérale qui connaissent des partages de pouvoirs qui leur sont propres, mais qui se rejoignent sur plusieurs points. Si on en juge par le coup de pouce formidable donné à l'économie canadienne par l'Accord du même genre, signé il y a tout juste 20 ans avec les États-Unis, on en ressentira longtemps les conséquences.
Une seule voix
L'Union européenne en est arrivée au stade où elle se présente, parle et négocie d'une seule voix. Cela se remarque depuis quelque temps, dans des situations de conflits majeurs sur la scène mondiale. L'UE intervient désormais par l'intermédiaire de sa représentante aux Affaires étrangères. Catherine Ashton, qui remplit ce rôle, a déjà signé plus d'une entente, au nom de tous les pays membres, comme le ferait notre ministre fédéral des Affaires étrangères. L'UE joue un rôle similaire dans la récente entente avec l'Iran sur le nucléaire. Mme Ashton, au nom de l'UE et des cinq pays membres du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne, a signé, avec en face d'elle le ministre iranien des Affaires étrangères. On note encore la même chose, entre les partenaires qui financent depuis des années la Station spatiale internationale. À égalité avec ses partenaires, le Canada, le Japon et les États-Unis, on retrouve comme quatrième contributeur financier, l'Union européenne, qui parle encore là d'une seule voix.
Nonobstant les revendications autonomistes dans quelques régions de l'Union européenne, même des critiques de la part de certains partenaires et leaders anti-européens, plusieurs voient dans cette incarnation de l'idée fédérale une dynamique s'inscrivant dans le sens de l'Histoire. Justement, au sujet des institutions de l'UE, Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la France déclarait dès 2002: «Nous avons déjà un système de culture fédérale.»
Premier d'une série sur l'Union européenne